AU BOIS DE SAINT REMY
Le dernier chemin d'Alain-Fournier
On sait qu'Alain-Fournier a été tué
dans les premières semaines de la Grande Guerre,
quelques jours avant d'atteindre l'âge de 28 ans.
Il est mort sur le front de Lorraine,
le mardi 22 septembre 1914,
sans doute en fin d'après-midi,
le mardi 22 septembre 1914,
sans doute en fin d'après-midi,
avec vingt de ses compagnons d'armes,
au cours d'une "reconnaissance offensive",
dans la région des Hauts-de-Meuse,
à 25 km au sud-est de Verdun.
A la fin de septembre, il fut porté "DISPARU"
sur le "Journal de marche et d'opérations"
de son régiment ;
mais son acte de décès officiel
ne fut enregistré par le Tribunal de la Seine
que le 2 août 1920.
que le 2 août 1920.
Le lieutenant Fournier en mai 1913 aux manoeuvres de Caylus (Archives Rivière)
Nous présentons ici une
synthèse des études les plus objectives entreprises depuis vingt ans sur
le sujet. Elle sera complétée par une présentation
des documents originaux (témoignages de contemporains et archives
militaires) sur lesquels elles se sont fondées.
Pour plus de détails sur la fosse commune du Bois de Sain-Remy, on pourra lire l'ouvrage de Frédéric ADAM : Alain-Fournier et ses compagnons d'arme, paru aux Éditions Serpenoise, à Metz, en 2006 qui donne
toutes précisions nécessaires concernant l'étude archéologique menée par
lui sur les 21 squelettes retrouvés en 1991 dans la fosse commune du
Bois de Saint-Remy.
La découverte de la fosse
et des restes d'Alain-Fournier
et des restes d'Alain-Fournier
Durant près de soixante-dix-sept ans, la sépulture d’Alain-Fournier et de ses vingt compagnons, est restée inconnue, malgré les recherches incessantes de ses proches, et en particulier de son ami et beau-frère Jacques Rivière, qui avait arpenté les environs de la Tranchée de Calonne[1] en 1919, notant avec précision tous les indices qu’il avait pu découvrir sur l’ancien champ de bataille.
La fosse commune où reposaient, depuis le combat meurtrier du 22 septembre 1914, les corps d’Alain-Fournier et de ses vingt compagnons d’armes fut découverte dans le Bois de Saint-Remy, à 25 km au Sud-Est de Verdun, le 2 mai 1991, à 13 h 10, par Jean Louis, habitant Lacroix-sur-Meuse, qui la recherchait depuis longtemps ; il avait, sans relâche prospecté les abords de la Tranchée de Calonne, d'abord avec Maurice Genevoix, puis sous la direction d’un principal de collège retraité, Michel Algrain, lui-même secondé ensuite par un professeur d’allemand, Claude Regnaut.
La sépulture était très peu profonde et aurait peut-être été mise à nu par l’érosion naturelle quelques années plus tard ; heureusement, elle fut d’abord laissée en l’état par les découvreurs, le temps d’en informer les autorités publiques.
Une campagne de fouilles
plus méthodique fut entreprise le 4 novembre 1991, sous la
responsabilité du Secrétariat d’Etat aux anciens combattants et du
Ministère de la culture. Elle permit d’exhumer vingt-et-un squelettes et
d’identifier immédiatement seize d’entre eux, grâce aux plaques
d’identité métalliques retrouvées sur eux : ceux du sous-lieutenant
Pierre Imbert - jeune professeur de lettres au lycée d’Auch qui avait
rejoint deux jours plus tôt la compagnie d’Alain-Fournier - et de quinze
autres hommes de troupe ; tous, sauf deux d’entre eux, appartenaient
aux 22e et 23e compagnies du 288e Régiment d’infanterie
Parmi les cinq squelettes qui étaient dépourvus de plaque d’identité, deux portaient encore des débris de galons d'officiers,
ce qui faisait évidemment penser qu’il s’agissait bien du capitaine
Savinien Boubée de Gramont et du lieutenant Henri Fournier, puisque le
premier, commandant la 23e compagnie et devenu, le 20
septembre, chef de bataillon à titre provisoire dirigeait l’opération,
le second l’ayant alors remplacé à la tête de la 23e compagnie ; les deux officiers avaient été dépouillés de leurs papiers personnels.
Les
analyses effectuées en laboratoire au Dépôt archéologique de
Scy-Chazelles, près de Metz apportèrent des précisions définitives sur
l’identité de trois des cinq autres squelettes, après étude de leur
taille et de leurs caractéristiques corporelles. Au cours de la
conférence de presse qui suivit, l’anthropologue de terrain, Frédéric Adam affirmait que:
« tous les squelettes, à deux exceptions non formelles près, portent des traces de blessures par balle. Tous les impacts observés peuvent être attribués au combat (...). Sur six soldats » (Nabonne, Dugros et Mascaras, de la 23e Compagnie, Mallet et le sergent Pierre Testegutte, de la 22e,
ainsi qu’un sixième homme resté inconnu), poursuit l’auteur du rapport,
« ont été relevés des impacts de balles ayant traversé les crânes de
part et d’autre ; il s’agit vraisemblablement de « coups de grâce » à
des blessés graves ; en effet tous les six portent des traces de
blessures à la colonne vertébrale et au bassin. Aucun des squelettes ne
porte de traces ni d’acharnement ni de traitement autres que ceux
évoqués plus haut et communs sur leschamps de bataille. »
En particulier, celui du squelette n° 16, identifié par les débris de ses deux galons et par sa dentition comme celui du lieutenant Fournier, c'est-à-dire d'Alain-Fournier,
ne portait que des impacts de balles sur le sternum et sur les côtes.
Ces constatations ont donc définitivement exclu l’hypothèse d’une
exécution par fusillade, comme de sévices particuliers, qui avait été
inconsidérément propagée par certains journaux, à la suite du Figaro, en septembre 1979.
![]() | ||
| La nécropole nationale de Saint-Remy-la-Calonne |
[1] La
Tranchée de Calonne n’est pas une tranchée comme celles que creusèrent
les défenseurs de Verdun - à l’automne 1914, il ne s’agit encore que de
guerre de mouvement. C’est au contraire une route de crête tracée par
Alexandre de Calonne, le futur ministre Louis XVI à travers la forêt des
Hauts-de-Meuse, suivant un axe Nord-Ouest – Sud-Est. Quant au village
de Saint-Remy-la Calonne, il s'est longtemps appelé du seul nom de Saint
Remy, puis Saint Remy lès Palameix du XVe au XVIIIe
siècles, Saint Remy sous les côtes, de la Révolution à la Grande Guerre
; presque entièrement détruit pendant celle-ci, il fut reconstruit et
rebaptisé Saint-Remy-près-les-Éparges. En 1992, enfin il reçut son nom
actuel.
1. Retour aux sources
Il
est maintenant possible de reconstituer, du moins pour l’essentiel, le
déroulement du dernier combat du lieutenant Fournier et de ses hommes,
dans l’après-midi du 22 septembre 1914.
La plus sûre de nos sources d’information est le « Journal de marche et d’opérations » (JMO) du 288e Régiment d’infanterie, conservé au Service historique de l’Armée de terre à Vincennes ; on trouve également aux Archives de Vincennes d’autres documents militaires officiels du même type, le « JMO » de la 134e Brigade d’infanterie et celui de la 67e Division de réserve, dont faisait partie le 288e R.I. Il faudrait d'ailleurs étudier également les journaux de marche et d'opérations des régiments voisins (259e et 283e R.I.) qui donnent des indications complémentaires.
Enfin, on doit tenir compte, mais avec beaucoup de prudence, des divers témoignages de combattants, français et allemands, recueillis depuis 1919. Ces témoignages, beaucoup plus tardifs que les documents militaires officiels, sont évidemment bien plus subjectifs et souvent partiellement contradictoires, ce qui rend difficile leur interprétation exacte et la compréhension des faits.
Du côté français, il s’agit d’abord de ceux que Jacques Rivière recueillit et consigna soigneusement à Toulouse, dès le mois de décembre 1918, auprès de quelques soldats du 288e
R.I. rentrés de captivité (Léon Ader, Laurent Angla, François Daste,
Rémy Debats et Louis Toujouze) ; puis du récit que fit, par lettre, en
1948, le sergent Zacharie Baqué à Jean Loize[1], récit écrit sous forme de journal après la guerre d'après les lettres qu'il écrivait du front à sa famille, puis repris dans le Journal d’un poilu publié en 2003 par Henri Castex[2] ; enfin d’une lettre écrite par le lieutenant Paul Marien à un certain « cher Monsieur Inglessi » et non datée.
Depuis quelques années, nous connaissons également, grâce aux recherches de Claude Regnaut, des versions allemandes – fort
divergentes – de cet épisode. Mais il ne s’agit pas, là non plus, de
documents militaires officiels, comme l’eut été le « Journal de marche »
d’une des unités opposées à la 67e D.R. Tout d'abord, un article paru le 20 octobre 1914, dans le Deutsche Reichsanzeiger und königlich preußischer Staatsanzeiger (Journal officiel du Reich et du Royaume de Prusse) publiant en annexe un rapport fait, le 24 septembre précédent, par le major Uecker, commandant de la 2e compagnie sanitaire de la 10e Division
d'infanterie allemande, pour dénoncer l'attaque par des Français d'un
poste de secours allemand, le 22 septembre dans la forêt de Saint-Remy.
Un autre document allemand, datant de 1919 ou de 1920, fut découvert aux Archives de Münich en 1990 : il s'agit d'un mémoire intitulé Frankreich und die Genfer Konvention (« La France et la Convention de Genève ») qui comporte en annexes les témoignages de quatre brancardiers allemands devant des tribunaux militaires relatant l'attaque de leur compagnie sanitaire. On y lit surtout la déposition, peut-être tronquée selon l'historien Gerd Krumeich, du capitaine Egon Nicolay, commandant du détachement qui s'est porté au secours des brancardiers : celui-ci affirme avoir parlé à un officier français blessé au cours de l'engagement.
Un autre document allemand, datant de 1919 ou de 1920, fut découvert aux Archives de Münich en 1990 : il s'agit d'un mémoire intitulé Frankreich und die Genfer Konvention (« La France et la Convention de Genève ») qui comporte en annexes les témoignages de quatre brancardiers allemands devant des tribunaux militaires relatant l'attaque de leur compagnie sanitaire. On y lit surtout la déposition, peut-être tronquée selon l'historien Gerd Krumeich, du capitaine Egon Nicolay, commandant du détachement qui s'est porté au secours des brancardiers : celui-ci affirme avoir parlé à un officier français blessé au cours de l'engagement.
[1] Auteur de Alain-Fournier, sa vie et Le Grand Meaulnes, Hachette, 1968.
[2] Auzas, Éditions Imago, 2003.
2. La Grande guerre
et le combat du 22 septembre 1914
Si
l'on veut comprendre le déroulement, encore assez mal élucidé, du combat du
mardi 22 septembre 1914, où disparut Alain-Fournier dans une clairière
du bois de Saint-Remy (Meuse), il faut d'abord replacer ce tragique
épisode dans le cadre historique global des débuts de la Grande Guerre –
guerre de mouvement, comme on l’a dit plus tard – et plus
particulièrement dans celui de la bataille menée autour de Verdun, au
cours des semaines précédentes.
Le front de Lorraine après la victoire de la Marne
A
la mi-septembre 1914, la victoire de la Marne a permis au général
Joffre d’arrêter la foudroyante avancée allemande vers le Sud et
d’amorcer « la course à la mer ». Cependant si, en Lorraine, les 5e et 15e corps d’armée français ont repris les défilés de l’Argonne, tout le secteur de Verdun
reste menacé d’encerclement. Le Commandement français s’attend à une
nouvelle offensive ennemie à partir de Metz ; toutefois les forces
adverses ne lui apparaissent pas quantitativement inquiétantes.
Sur un front Ouest-Est de 50 km entre l’Argonne et Etain, la 3e Armée du général Sarrail aligne onze divisions. La 2e
Armée, commandée par le général de Castelnau, qui tient le sud de la
Woëvre, s’apprête à remonter vers le Nord pour épauler le mouvement de
la 3e Armée. Mais Joffre considère que cette attaque est prématurée : aussi décide-t-il, le 16 septembre, d’amputer la 2e
Armée de son état-major et du 20e corps d’armée pour les envoyer en
Picardie ; en compensation, il lui affecte la 67e Division de réserve[1] – celle dont fait partie le 288e R.I.
Le 17 septembre, Castelnau fait savoir à Joffre que la Woëvre
n’a guère besoin d’être défendue, car « après les pluies de ces jours
derniers », cette plaine marécageuse et inondable « pourrait être
considérée comme impraticable » : en conséquence, le 8e corps d’armée (de la 3e Armée) reçoit l’ordre de rejoindre Sainte-Menehould, tandis que la 1re Armée du général Dubail se replie, plus au Sud, sur une ligne allant de Pont-à-Mousson à Saint-Mihiel.
Les Hauts-de-Meuse, qui dominent la plaine de la Woëvre, à 25 km au sud-est de Verdun, se trouvent donc passablement dégarnis, défendus seulement par les sept mille hommes de la 75e
D.R. Pourtant, des renseignements alarmants parviennent à l’Etat-major
de Sarrail le 19 septembre, indiquant une concentration de troupes
allemandes – en fait trois corps d’armée sous le commandement du
Kronprinz de Bavière et du général von Strantz – entre Doncourt et
Thiaucourt. Le 20, l’artillerie allemande intensifie ses tirs sur le
promontoire d’Hattonchatel, qui commande l’accès à Saint-Mihiel. Sarrail
renonce alors à son attaque sur Etain ; mais, sans doute mal informé,
il se montre peu conscient du danger, écrivant à Joffre : « Calme sur
tout le front Nord ... Devant les Hauts-de-Meuse, faible canonnade sur
tous les villages du pied des Côtes. L’ennemi ne montre que peu
d’infanterie de ce côté. »
Le front de la 75e
D.R. est pourtant enfoncé dès le matin du 21, à Combres-sous-les-Côtes
et à Herbeuville, ainsi qu’au sud d’Hattonchatel ; les Allemands
s’emparent des villages de Saint-Remy-la-Calonne et de
Dommartin-la-Montagne. Le général Sarrail a précipitamment envoyé la 67e D.R., replacée sous ses ordres, en avant du 6e corps d’armée, vers Mouilly et la Tranchée de Calonne, colonne vertébrale des Hauts-de-Meuse : les éléments avancés de la 67e D.R. – c’est-à-dire les 22e et 23e compagnies du 288e
R.I. – poussent jusqu’à Vaux-lès-Palameix . Au cours de la nuit du 21
au 22, les Allemand s’infiltrent un peu partout dans la forêt pour
reconnaître le terrain conquis et préparer une nouvelle poussée en
avant.
Contre-attaque au sud de Verdun
Contre-attaque au sud de Verdun
A l’aube du 22 septembre, le général Verreaux, commandant le 6e corps d’armée et toutes les forces engagées au sud de Verdun (12e D.I., 40e D.I., 67e D.R. et 75e D.R.) , lance la contre-attaque : tandis que la 107e Brigade cherche à reprendre Les Éparges et Combres-sous-les-Côtes, la 12e D.I. attaque entre Mouilly et Saint-Remy, et la 40e D.I. reprend l’offensive vers Hattonchatel, entre Deuxnouds-aux-Bois et Chaillon ; la 67e D.R. a pour mission de relier entre elles ces deux attaques, en poussant à travers bois vers Dommartin-la-Montagne.
Toute
la journée du 22, les combats, menés aux alentours de la Tranchée de
Calonne, sous un bombardement d’artillerie effroyable, seront d’une
violence inouïe : sur 17 km de front, il y aura 42.000 combattants
français et sans doute davantage du côté allemand. La reconnaissance offensive menée par les 22e et 23e compagnies du 288e R.I., et dirigée à la fin par le capitaine de Gramont, constituera l’une des avancées extrêmes de la 67e
D.R. Le soir du 22 septembre, l’offensive allemande sera bloquée ; les
jours suivants, après la percée des Allemands jusqu’à Saint-Mihiel et
Chauvoncourt, le front se stabilisera entre Les Éparges et
Vaux-lès-Palameix, et ce jusqu’à la grande offensive américaine de
septembre 1918.
Rappelons maintenant la place du 288e R.I., le régiment de réserve qui fait partie de la 134e Brigade et de la 67e Division de Réserve, dans ces opérations. Henri Fournier, lieutenant de réserve – autrement dit l'écrivain Alain-Fournier, a été mobilisé le 2 août à Mirande (Gers). Il est affecté au nouveau régiment de réserve, le 288e R.I., qui est constitué à partir des cadres du 88e
Régiment d’infanterie, où il avait accompli la fin de son service
militaire en 1909 et avec lequel il avait accompli des manœuvres en 1911
et 1913 : ce régiment est composé surtout d'hommes originaires du Gers.
Avec son corps, il a gagné le camp de Suippes par chemin de fer –
quelques heures après le 220e R.I., parti de Marmande, où son
beau-frère Jacques Rivière est sergent – puis le front en une semaine
de marches jusqu’aux environs d’Etain. A partir du 24 août, il a
participé à plusieurs combats très meurtriers autour de Verdun : Eton –
première bataille au cours de laquelle le 220e R.I. engagé
dans le bois voisin a été décimé, et Jacques Rivière fait prisonnier –
Hautmont-Consenvoye, Osches-Ippécourt, d’abord comme adjoint du
capitaine Savinien Boubée de Gramont, à la 23e compagnie, puis comme officier de liaison détaché à l’état-major de la 134e Brigade.
Le Dimanche 20 septembre, le 288e R.I. se trouve à Herméville, à l’ouest d’Etain, tandis que l’état-major de la 134e brigade est installé à Abaucourt. Pour remplacer le capitaine de Gramont qui a pris le commandement du 6e bataillon du 288e – car beaucoup d’officiers ont été tués ou blessés les jours précédents – le lieutenant Fournier est nommé à la tête de la 23e compagnie. Il quittera donc le lendemain l’état-major de la 134e Brigade où il était détaché depuis quinze jours en tant qu’officier de liaison.
Pour parer à l’offensive allemande qui s’amorce en direction de Saint-Mihiel, la 134e Brigade reçoit l’ordre de revenir le lendemain sur la rive droite de la Meuse, entre Troyon et Lacroix-sur-Meuse. Le lundi 21 septembre, elle se met donc en marche vers Troyon et fait halte à La Fièveterie, près d’Eix, où elle reçoit un nouvel « ordre d’urgence » ainsi libellé :
« Les Allemands ont pris pied sur les Côtes de Meuse qu’ils ont réussi à
aborder à Vigneulles-lès-Hattonchâtel. La Brigade se portera
immédiatement par la Tranchée de Calonne vers les bois de Saint-Remy
pour appuyer la 133e qui s’y trouve déjà. »
Le 288e
R.I. qui a quitté Herméville à 7 h 45 en direction de Génicourt reçoit
vers 10 h, en arrivant au fort du Rozelier – à l’est de Verdun – la
confirmation de cet ordre de marche, lui enjoignant de « suivre la
Tranchée de Calonne vers Saint-Remy et Dommartin » et de « soutenir, en
cas d’attaque, la 133e Brigade ». Le lieutenant Fournier prend alors la tête de la 23e compagnie ; il est assisté du sous-lieutenant Imbert qui venait d’arriver d’Auch et allait voir « le feu pour la première fois » ; la 22e compagnie est, quant à elle, placée sous les ordres du lieutenant Paul Marien,
un officier de réserve de la même promotion que Fournier à Laval et à
Mirande. Traversant la forêt de Sommedieue, puis Rupt-en-Woëvre et
Mouilly, les deux compagnies, marchant sans doute en tête du 288e, gagnent Vaux-lès-Palameix où elles passent la nuit, tandis que le reste du régiment est resté à Mouilly.
[1] La 67e D.R., formée à Montauban au moment de la mobilisation, est commandée par le général Marabail. Elle comprend les 133e et 134e
Brigades, soit environ 1800 hommes ; chaque brigade est composée de 3
régiments d’infanterie, avec une ou deux batteries d’artillerie et deux
compagnies du Génie : la 133e Brigade comprend le 211e, le 214e et le 220e (le régiment où Jacques Rivière était sergent) ; quant à la 134e, elle comprend le 259e, le 283e et le 288e R.I. C’est à l’état-major de la 134e
Brigade que le lieutenant Fournier a été attaché deux semaines au début
de septembre. Avec six autres divisions de réserve, la 67e D.R. constitue le 3e GDR (Groupe de divisions de réserve), placé sous les ordres du général Paul Durand. Le 3e GDR est d’abord intégré à l’Armée de Lorraine, commandée par le général Maunoury, puis rattaché, à la fin d’août, à la 3e Armée du général Ruffey, auquel succède bientôt le général Sarrail.
Après l’armistice, elle sera relayée par son mari, Jacques
qui interrogera à Toulouse, nous l’avons dit, les soldats rapatriés
d'Allemagne qui avaient été faits prisonniers le 22 septembre, puis se
rendra deux fois en Lorraine en 1919, refaisant à pied, le dernier
itinéraire de son ami, « jusqu’à cette lisière où sa trace se perd » .
Cinq ans plus tard, il laissera, dans son introduction à Miracles
– le recueil des premiers poèmes, essais et nouvelles d'Alain-Fournier, rassemblés par lui et publié chez Gallimard – des pages qui sont parmi les plus belles, les plus fortes qu’on ait pu
écrire sur les ultimes heures de la vie d’un homme « s’avançant tout
vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort ».
Du front de Lorraine, le lieutenant Henri Fournier a envoyé plusieurs lettres à ses proches qui leur parviennent avec plusieurs jours ou même semaines de retard : le 11 septembre, une carte - la dernière - à sa soeur Isabelle, où il se dit « maintenant attaché à l'état-major à cheval » et affiche sa « grande confiance dans l'issue de la guerre » ; le 3, le 9, le 16, le 17 et le 19 septembre - pour la dernière fois - il écrit à Pauline (Madame Simone) et à ses parents qui séjournent dans sa villa à Cambo-les-Bains depuis le début du mois. Peut-être avait-il gardé une ou deux lettres adressées à son amante, dans son portefeuille, qui auraient permis au lieutenant Nicolay d'identifier « une parente de l'ancien président de la République ».
Un dernier télégramme envoyé à Pauline le 21, c'est-à-dire la veille de sa mort, sans doute avant qu'il ne quitte le fort du Rozelier, lui apprend qu'il a repris son poste dans sa compagnie ; télégramme inexactement retranscrit par Simone dans Sous de nouveaux soleils (Gallimard, 1957, p. 291) :
« Adresse à nouveau lettres et télégrammes au Lieutenant Fournier, 17e compagnie » (il s'agit bien sûr de la 23e) ; mais il n'a pas été conservé.
C'est le 15 octobre que Julien Benda, cousin de Pauline, lui communique un autre télégramme du colonel Chiché commandant le 288e R.I. : « Lieutenant Fournier disparu le 22 septembre ». De leur côté, Auguste et Albanie Fournier, rentrés à Paris reçoivent, quelques jours plus tard, une courte lettre du capitaine Georges Juvin leur annonçant que son camarade a été « blessé » au cours du combat auquel il participait également, mais qu'une « ambulance allemande s'y trouvait postée » ; cela l'obligeait « à croire que, ramassé par elle, il est actuellement prisonnier ». Juvin écrira à nouveau dans le même sens à Isabelle Rivière le 10 novembre et le 3 mars 1915. La famille Rivière ne souhaite pas voir publiés ces documents privés sur Internet; mais on peut trouver le texte ou le résumé de ces trois lettres dans le livre d'Isabelle Rivière Vie et passion d'Alain-Fournier (Jaspard, Polus et Cie, Monaco 1963), réédité par Fayard en 1989 sous le titre Alain-Fournier.
C'est seulement le 7 février 1916 qu'un avis officiel de disparition est envoyé par le Dépôt de Mirande (du 88e R.I. et du 288e R.I.) au maire de La Chapelle-d'Angillon, puis transmis à Monsieur et Madame Fournier, 2 rue Cassini à Paris. Mais ni Isabelle ni ses parents ne veulent encore croire à sa mort.
Après l'armistice, la famille Fournier voit se dissiper ses derniers espoirs : en décembre 1918, le sergent Jacques Rivière maintenu en service à la caserne Niel de Toulouse, est chargé d'accueillir les prisonniers français rentrant d'Allemagne. Il interroge six soldats rescapés du combat du 22 septembre, notamment Laurent Angla, Léon Ader et Rémy Debats ; il retranscrit leurs témoignages qui apportent quelques précisions sur les circonstances de l'engagement : seul Debats croit avoir vu tomber son lieutenant, « frappé d'une balle dans la poitrine ». Ces témoignages ont été publiés en 1989 dans le livre d'Isabelle Rivière cité plus haut (pp. 520-522).
Démobilisé le 21 mars 1919, Jacques Rivière se rend lui-même, peut-être avec son beau-père, sur les Hauts-de-Meuse, l'été suivant : il réussit à identifier le bois de sapins (les "sapins Godfrain") près duquel a eu lieu le dernier combat, et il en dessine un petit croquis qui figure toujours dans le fonds Rivière-Fournier de la Bibliothèque de Bourges. C'est fort de ses recherches qu'il pourra reconstituer en 1924, à la fin de sa superbe préface à Miracles (voir plus haut) le cadre du combat et son déroulement probable. Son récit constitua la base des recherches menées par Michel Algrain à partir de 1977, tant au Service du cadastre que sur le terrain.
Ce sont essentiellement les Journaux de marche et d'opérations du 288e Régiment d'infanterie, de la 134e Brigade et de la 67e Division de Réserve, conservés au Service historique de la Défense (SHD) à Vincennes (qui regroupe depuis 2005 le Service historique de l'Armée de terre, SHAT et ceux des autres armées).
Nous ajoutons ici une copie de quelques pages des carnets de guerre de Baqué,
publés en 2003 par Henri Castex sous le titre Journal d'un poilu aux éditions
Imago. Elles donnent une version légèrement différente des faits racontés dans
la lettre précédente : Baqué est même revenu sur son récit le 9 octobre 1914, en
l'accompagnant d'un croquis.
Depuis deux jours notre régiment se repose. On touche régulièrement ses vivres, mais
on ne peut y ajouter de supplément. Dans un village comme Lannepax cantonnent six
régiments.
L’argent n’a pas de cours. Le pays est drôle ; il n’y a que des villages ; pas une seule
maison dans la campagne. Les maisons ont d’immenses granges où l’on entre la gerbe pour
l’y garder tout l’hiver. On peut donc facilement cantonner. mais quelles flambées quand
l’ennemi fait brûler un village ! Chaque nuit l’horizon s’embrase de partout.
3. Sur les Hauts-de-Meuse
Le mardi 22 septembre, le général Verreaux commandant le 6e corps d’armée donne l’ordre à la 67e D.R. d’attaquer sur Dommartin-la-Montagne et Dompierre-aux-Bois, tandis qu’à sa gauche la 12e D.I. doit attaquer sur Les Eparges et Saint-Remy et qu’à sa doite, la 40e D.I. marche sur Lamorville et Chaillon.
La 134e Brigade doit donc marcher sur Dommartin-la-Montagne, tandis qu’à sa droite, la 133e se dirige vers Dompierre-aux-Bois. Mais le changement d’ordre de bataille lui a fait perdre un temps assez considérable. Le 288e a quitté Mouilly à 4 h 30 en direction de Saint-Remy – sauf la 21e compagnie qui y est restée, en soutien d’artillerie –, tandis que de Vaux-lès-Palameix, les 22e et 23e
ont dû rejoindre, dès le matin, le reste du régiment, probablement au
carrefour de la route de Vaux à Saint-Remy et de la Tranchée de Calonne ;
le régiment est constitué en avant-garde de la Brigade : il a sur sa
gauche le 259e R.I.(autre unité de la 134e Brigade). A 7 h 50, les deux régiments se heurtent à de très forts retranchements allemands (notamment, comme on le saura plus tard, celles du 6e
Régiment de Grenadiers prussien) et à des batteries d’artillerie
lourde, établies dans le bois de la Côte-aux-Boeufs (partie du bois de
Saint-Remy) ; essuyant des attaques très violentes, ils ne parviennent
pas à franchir la route de Vaux à Saint-Remy. De plus, le temps est à la
pluie et les chemins sont fortement détrempés et boueux.
A 11 h, la 134e Brigade reçoit mission de déborder le front allemand par le sud, le 288e
devant gagner la tranchée des Hautes Ornières pour déboucher, par la
Fourmillière d’Herbeuville, sur Dommartin. C’est probablement dans le
cadre de ce mouvement qu’à 12 h 30, selon le Journal de marche du 288e R.I., les 22e et 23e compagnies sont envoyées en reconnaissance, en un mouvement tournant à travers les bois de Vaux et de Baugny, vers Dommartin-la-Montagne. Dernier renseignement officiel et donc irréfutable. Toute la suite de notre récit repose sur des témoignages individuels, français ou allemands, bien plus tardifs.
Le détachement du 288e, envoyé en reconnaissance en fin de matinée, est constitué, on l’a vu, de deux compagnies : la 22e, commandée par le lieutenant Marien et la 23e, commandée par le lieutenant Fournier.
Environ trois cents hommes, selon le récit du sergent Zacharie Baqué : chiffre probablement exagéré, vu le nombre des pertes humaines enregistrées au
cours des combats précédents. Le capitaine de Gramont dirigeait-il
lui-même cette première phase de la mission ? C’est ce qu’avait indiqué à Jacques Rivière
Laurent Angla en décembre 1918, mais ce n’est pas ce qui ressort des
témoignages d'abord de Léon Ader, puis de Zacharie Baqué et de Paul Marien. Rappelons que ledit capitaine a pris depuis quatre jours le commandement du 6e bataillon et qu’il a sans doute dû vouloir d’abord veiller à la mise en place de la 24e Cie, puis prendre les derniers ordres de l’état-major de la 134e Brigade et de la 67e D.R., avant de rejoindre le détachement sur la Tranchée de Calonne.
La reconnaissance des deux compagnies
En début d’après-midi, la 23e Cie atteint la Tranchée de Calonne « à 2 km aux abords de Dommartin », racontera le sergent Baqué,
estimant qu’ils étaient passés « dans un trou de la ligne de combat »,
sans doute donc un peu au nord de la Fourmillière d’Herbeuville. « La
mission est remplie sans incident : la route est libre », poursuit
Baqué, qui semble, après coup, vouloir se montrer aussi bien informé que
ses officiers.
Le lieutenant Fournier avait-il consigne de s’arrêter là ? A-t-il tenté
de franchir la route, puis ordonné le repli, apprenant par les
sentinelles postées le long de la Tranchée de Calonne que l’ennemi était
tout proche ? C’est ce qu’indiquera, en décembre 1918, l’un des soldats
de la 23e Cie, Léon Ader.
À ce moment, si l’on en croit Baqué, ils sont rejoints par le capitaine de Gramont. Celui-ci, qui avait sûrement mieux à faire que « d’errer dans les bois » – selon les termes un peu légers de Baqué –
au contraire, à en croire Paul Marien, il « connaît parfaitement le
secteur », mais devait d’abord s’assurer de la coordination des
mouvements de son bataillon. Ne se satisfaisant pas du rapport que lui
fait Fournier, le capitaine ordonne, toujours selon Baqué : « Demi-tour!
Suivez-moi! Pour lui, la tactique est simple. On doit toujours chercher
l’ennemi et toujours l’attaquer. » A-t-il pu joindre auparavant la 22e Cie – celle de Marien –
et lui donner la même consigne, ou celle-ci avait-elle déjà continué
seule sa progression au-delà de la route, comme semble l’indiquer Marien
dans sa lettre postérieure ? Le capitaine a-t-il laissé en couverture,
derrière la Tranchée de Calonne, une partie de l’effectif pour être plus
mobile ? Beaucoup de questions insolubles aujourd'hui.
Un autre soldat de la 23e Cie, Laurent Angla,
racontera, quatre ans plus tard, de façon un peu trop précise au
demeurant de la part d’un homme de troupe : « Au-delà de la route, il y
avait sur la droite un taillis très épais de petits chênes, à gauche des
sapins. Entre les deux s’enfonçait un petit chemin forestier. C’est
dans ce chemin que les deux compagnies s’engagèrent en colonne par
quatre. Les deux lieutenants pleuraient, parce qu’ils voyaient bien que
le capitaine nous menait à la mort. » Dernière notation assez peu
vraisemblable, même si la tension était évidemment très forte chez tous
ces hommes.
La direction de la nouvelle reconnaissance offensive « s’incline plus
au nord, vers Saint-Remy », poursuit le sergent Baqué. « Au bout de
demie-heure, une patrouille que conduit le caporal Rhodes ... signale
l’ennemi tout près » et recule sans doute en désordre, s’attirant les
foudres du capitaine qui « tire son revolver » pour rassembler ses
hommes. Mais « l’ennemi existe à n’en pas douter. Voici sur la glaise la
trace en fer à cheval caractéristique des bottes allemandes ; voici
dans une tranchée récemment creusée, des feuilles frais cueillies dans
le but évident de servir de litière ; des cris gutturaux accompagnent
plus loin les salves d’un 77 ... Et brusquement la 22e Cie qui débouche dans le champ bordant le bois ouvre le feu. Cris, tumulte. »
Une première escarmouche
D’après Paul Marien, en effet, la 22e Cie,
qui a « traversé facilement » la Tranchée de Calonne, est tombée
« brusquement sur des éléments d’artillerie ennemie. Mal engagé, les
Allemands alertés, » écrit-il, « je me trouve bientôt, après avoir perdu
douze hommes et un sous-officier, dans une situation assez difficile.
Je tente alors de faire connaître ma position à mon chef de bataillon. »
Au bruit de la fusillade, le capitaine de Gramont et le lieutenant
Fournier ont sans doute entraîné leurs hommes vers le lieu de
l’escarmouche. « Nous marchons au bruit », dit Baqué. Les deux
détachements font – on
peut du moins le supposer – leur jonction, se trouvant sans doute
momentanément en nombre supérieur à l’effectif ennemi. Baqué précise
même, on l'a vu, qu’ils étaient « 300 », mais quel moyen avait-il, trente ans après
les faits, de faire une telle évaluation, qui semble plutôt exagérée ? D'autant que le capitaine de Gramont a dû laisser une artie de l'effectif en deçà de la Tranchée de Calonne. « C’est un poste de secours allemand qui vient d’être surpris, raconte encore Baqué. Des blessés clopinent ; les infirmiers se rendent sans
conviction : voilà une prise qui ne nous a pas coûté grand mal ».
Le bois de Saint-Remy a été, dans la matinée, nous l’avons dit plus haut, le cadre de combats acharnés entre le 6e Régiment de Grenadiers prussien et le 259e
R.I. français posté le long de la route de Vaux à Saint-Remy. L’attaque
des Grenadiers allemands visant à franchir cette route, qui défendait
l’accès à Verdun, a été repoussée vers 14 h, selon le Journal de marche
de la 67e D.R. ; elle s’est soldée par de lourdes pertes dans
les rangs allemands : soixante-et-un morts et deux cent
quatre-vingt-six blessés, selon le livre du général Döring Von Gottberg sur le 6e R.G. publié en
1935 (voir plus haut). Cet échec sanglant des Prussiens, face à la 134e
Brigade, a sans doute entraîné une grande désorganisation du dispositif
allemand, puis l’intervention d’une compagnie sanitaire pour évacuer les
blessés. C’est probablement en plein milieu du remaniement du régiment
prussien qu’ont débouché successivement les deux patrouilles françaises
du 288e R.I., qui en paraissent aussi surprises que leurs adversaires.
Dans le mémoire allemand Frankreich und die Genfer Konvention, dont nous avons parlé plus haut, on peut lire :
« Le 22 septembre 1914, près de Dommartin, la section d’une compagnie sanitaire allemande reçut à très courte distance des coups de feu tirés par des fantassins français conduits par deux officiers ; la compagnie sanitaire eut environ huit morts et quinze blessés. »
Ce mémoire est complété par des annexes qui transcrivent les dépositions ultérieures des brancardiers allemands Paul Pahl et Rudolf Quest, de la compagnie sanitaire en question (2.Sanitätskompanie V.A.K.), devant le Tribunal militaire allemand de la 10e Division d’infanterie à Viéville, le 13 décembre 1914 :
« Le 22 septembre 1914, près de Dommartin, la section d’une compagnie sanitaire allemande reçut à très courte distance des coups de feu tirés par des fantassins français conduits par deux officiers ; la compagnie sanitaire eut environ huit morts et quinze blessés. »
Ce mémoire est complété par des annexes qui transcrivent les dépositions ultérieures des brancardiers allemands Paul Pahl et Rudolf Quest, de la compagnie sanitaire en question (2.Sanitätskompanie V.A.K.), devant le Tribunal militaire allemand de la 10e Division d’infanterie à Viéville, le 13 décembre 1914 :
« Le
témoin et ses camarades se trouvaient encore dans le bois lorsqu’ils
entendirent les coups de feu tirés par les Français. Les infirmiers
montrèrent leur brassard frappé de la Croix-Rouge ; les Français firent
des gestes de la main, d’où les infirmiers conclurent qu’ils ne leur
voulaient pas de mal. Les Français leur demandèrent de leur rendre leurs
armes. Les infirmiers les leur donnèrent. Comme ils voulaient alors
poursuivre leur route avec leurs blessés, les Français leur signifièrent
d’avoir à les suivre. »
Ces deux témoignages recoupent donc le récit de Baqué, plutôt que celui de Marien. Les Français ont-ils alors amorcé un mouvement de repli, emmenant leurs prisonniers ?
« Mais ... mais ... », poursuit Baqué, ménageant ses effets en bon conteur gascon qui se prend pour le commandant : « nous sommes en arrière de la ligne de feu (!?) Soudain une fusillade crépite derrière nous. Le fossé de la lisière du bois nous offre un abri favorable, d’où nous essayons de comprendre ce qui arrive. C’est un groupe ennemi qui nous prend pour cible. Les balles sifflent à mon oreille ou s’aplatissent sur la terre avec un bruit sec. Combien de temps dure l’attente ? Une minute, deux minutes, peut-être. Nous n’avons pas d’autre ressource que de faire front vers l’ennemi – et de lui passer sur le corps ... si nous le pouvons ».
« Mais ... mais ... », poursuit Baqué, ménageant ses effets en bon conteur gascon qui se prend pour le commandant : « nous sommes en arrière de la ligne de feu (!?) Soudain une fusillade crépite derrière nous. Le fossé de la lisière du bois nous offre un abri favorable, d’où nous essayons de comprendre ce qui arrive. C’est un groupe ennemi qui nous prend pour cible. Les balles sifflent à mon oreille ou s’aplatissent sur la terre avec un bruit sec. Combien de temps dure l’attente ? Une minute, deux minutes, peut-être. Nous n’avons pas d’autre ressource que de faire front vers l’ennemi – et de lui passer sur le corps ... si nous le pouvons ».
La version du combat donnée par Laurent Angla est quelque peu différente, à moins qu’elle ne traite pas exactement du même moment : « Tout à coup, ils (les Français)
reçurent des coups de feu. Le capitaine fit déployer la 22 à gauche, la
23 à droite du chemin dans le taillis. Il y avait des Boches dans les
arbres qui leur tiraient dessus et, perpendiculairement au chemin, une
tranchée avec une mitrailleuse à chaque bout. C’était un petit poste. »
On peut penser qu’ils ont alors brusquement affaire à la 4e compagnie du 6e R.G. prussien, dirigée par le lieutenant Egon Nicolay ; celui-ci, au bruit des coups de feu, a dû rebrousser chemin vers Dommartin et, prenant à revers
les Français, accourt à la rescousse, chaque camp tirant sans vrai
discernement. « Les Français s’enfuirent », continue Pahl, « ... le
caporal d’ambulance, le conducteur et les deux chevaux gisaient à terre,
abattus. » Ce que confirme Rudolf Quest, l'autre brancardier, qui
ajoute : « A proximité gisaient un assez grand nombre de morts et de
blessés appartenant à la compagnie. »
Cependant, rien n’indique dans les récits de Baqué et d’Angla, ni dans
celui des brancardiers allemands – si on les lit attentivement – que le premier et bref accrochage avec
l’ennemi de la patrouille dirigée par Marien – avant même l’arrivée sur les lieux de celle de Fournier – ait fait des morts chez les Allemands. Si l’on en croit la lettre de Marien, c’est au contraire sa compagnie (la 22e)
qui s’est trouvée en difficulté et a eu des morts. On pourrait tout
aussi bien penser que c'est plutôt au moment de l’intervention
ultérieure du détachement commandé par le lieutenant Nikolay que les
huit infirmiers de la 2e compagnie sanitaire ont été tués ;
et – pourquoi pas même ? – par les tirs de leurs propres compatriotes.
Michel Algrain a retrouvé les noms de ces huit hommes sur le registre
du cimetière allemand de Vaux-lès-Palameix.
Les brancardiers Pahl et Quest
préciseront d’ailleurs devant le Tribunal militaire qu’ils ont rendu
leurs armes aux Français, ce qui signifie qu'au moins certains d'entre
eux étaient en état de se défendre. Parler, comme l’a fait en 1989
François Luizet dans Le Figaro, suivi aveuglément par de nombreux
journalistes, d’une « lâche attaque » d’une ambulance, et d’un « bain
de sang », attribuer cette tuerie à la patrouille commandée par le
capitaine de Gramont et le lieutenant Fournier, alors qu’on pourrait
aussi bien envisager une « bavure » allemande, revient à utiliser sans
aucun sens critique le langage de la propagande adverse.
4. Le dernier combat
Surpris par le retour en arrière des Grenadiers prussiens, le capitaine
Boubée de Gramont fait mettre la baïonnette au canon, pour percer le
dispositif ennemi et regagner les lignes françaises. Mais les Allemands –
reprenons le récit de Baqué – « à genoux dans un fossé
recreusé », à l’abri des taillis, sont « beaucoup moins vulnérables » ;
leur « tir est précis et chaque coup porte. Comme dans un rêve, tandis
que je bondis, mon oeil note tel ou tel camarade qui, sans autre
mouvement, laisse tomber son fusil et s’écrase sur le sol, la face en
avant. L’ennemi est à quarante mètres. Nous nous arrêtons », continue
Baqué qui voit « le lieutenant Fournier, le capitaine B. de Gramont
tirer des coups de revolver sur les casques à pointe. Notre ligne ouvre
un feu nourri. On tire, on tire... ». Le sergent Baqué « trouve l’abri
d’un hêtre » et « tire en position couchée ».
« Angla a vu, quant à lui, le capitaine s’approcher jusqu’à quelques
mètres de la tranchée boche et tirer dessus à coup de revolver », notera
Jacques Rivière, après avoir entendu son
récit à Toulouse. Et Rémy Debats lui confirmera que « les Boches avaient
une petite tranchée à la lisière du bois, le long d’un champ d’avoine.
Au moment où ils approchaient en tirailleurs, ils ont vu la sentinelle
allemande qui était en avant du poste se replier vivement et sauter dans
la tranchée. Aussitôt les Boches ont fait feu presque à bout portant (à
10 m environ) et ont descendu les trois officiers » – il ne peut s’agir
que du capitaine de Gramont, du lieutenant Fournier et du
sous-lieutenant Imbert – « et une quinzaine d’hommes. »
Rien d’étonnant à ce que « les trois officiers qui marchaient en ligne
devant » leurs hommes soient touchés les premiers : on a vu plus haut
que le bilan des pertes après chaque combat comportait toujours un
nombre impressionnant d’officiers d’infanterie. Le grand Etat-major ne
devait prendre conscience de cette hécatombe qu’en 1915 et verser
désormais dans l’artillerie, arme de seconde ligne, la plupart des
« normaliens » et des professeurs.
« Entre temps, les hommes s’étaient repliés en désordre » poursuit
Angla, « occupé à ramener un parent qui avait le poignet traversé. On
lui a raconté qu’on avait vu ramasser un des lieutenants (il ne sait pas
lequel) par les brancardiers boches. L’autre compagnie, en se repliant à
travers les sapins qui étaient beaucoup plus clairsemés que les chênes,
a vu une ambulance boche à petite distance en arrière de la tranchée. »
Laissons Baqué raconter la fin de ce dernier combat :
« Je n’entends plus les coups de revolver que tirait à trois mètres de
moi le lieutenant Fournier ; je cherche mon chef : il gît à terre sans
bouger. Le capitaine ne crie plus : il doit être touché. J’entends une
voix convulsée, éperdue, crier : Maman! Maman! C’est le lieutenant
Imbert, probablement blessé à mort... Je tire toujours sur la crête qui
borde le fossé car je ne vois plus les Boches. Brusquement, j’ai
l’impression que les balles ennemies ne passent plus. Une corne jette
son appel dans les taillis : ils se sont échappés par la gorge de
l’ouvrage et doivent appeler du secours. »
Le dénouement
« Chacun se regarde. La 23e
compagnie n’a plus de chef : le capitaine, le lieutenant, le
sous-lieutenant ne donnent plus signe de vie. (...) Que faire ? Je suis
le plus ancien sergent de la compagnie ; nos cartouchières sont vides ;
je n’ai pas d’ordre ; nous sommes en arrière de la ligne ennemie ... Je
commande demi-tour et je reprends la route. Chemin faisant, nous
retrouvons la 22e compagnie, un peu moins éprouvée que nous ;
le sergent-major Vincent donne le bras à une loque humaine, le
lieutenant Marien : il est devenu chef de compagnie comme moi. A travers
bois, passant rochers et ravins, à la nuit noire, nous nous retrouvons
devant Vaux-lès-Palameix. »
Baqué avoue ainsi qu’il a dû abandonner ses compagnons blessés ou
morts. Certes, plusieurs de ses hommes, et notamment Angla, ont pu
croire que les survivants allaient être « ramassés par les
brancardiers » allemands. C'est d'ailleurs ce qu'écrira le capitaine Juvin aux parents Fournier quelques jours plus tard, jurant même avoir « vus à la lorgnette » l'ambulance allemande. Au contraire, Jean-Dominique Jacot, l'ordonnance du lieutenant Fournier affirmera peu après à la camériste de Simone que son lieutenant avait été « tué d'une balle en plein front ». En décembre 1918, à leur retour de captivité, les soldats Rémy Debats, Louis Toujouze, quant à eux, considéreront que leur chef a été « tué sur le coup » ; Debats ajoute : par « une balle dans la
poitrine », dernier détail pratiquement confirmé par l’examen du squelette en
laboratoire, qui ne fait état pour lui que d’impacts à la poitrine.
Fragilité de témoignages tardifs, bien sûr ! Alain-Fournier est-il mort quelques minutes ou quelques heures plus tard après le combat ? En tout cas, une chose est certaine depuis 1992, c’est qu’on n’a retrouvé sur son crâne aucun impact de « balle au front » ou de « coup de grâce » ultérieur.
Fragilité de témoignages tardifs, bien sûr ! Alain-Fournier est-il mort quelques minutes ou quelques heures plus tard après le combat ? En tout cas, une chose est certaine depuis 1992, c’est qu’on n’a retrouvé sur son crâne aucun impact de « balle au front » ou de « coup de grâce » ultérieur.
Mais l’autre version des faits, donnée plus tard par Paul Marien
est complètement différente : c’est après la mort du capitaine de
Gramont et du sous-lieutenant Imbert que Fournier et lui-même auraient
décidé, d’un commun accord, de se séparer et de tenter leur chance en
attaquant, l’un à droite et l’autre à gauche. Fournier, entraînant ses
hommes vers la gauche, serait « tombé cinquante mètres plus loin ». Le
lieutenant Marien, ayant réussi avec ses hommes à regagner la Tranchée
de Calonne, serait revenu, a-t-il écrit, sur les lieux à la nuit tombante, puis au
petit jour, sans retrouver le corps de son camarade, ni ceux du
capitaine de Gramont, du sous-lieutenant Imbert et de leurs hommes
« tués ou blessés ».
Récits contradictoires donc, et sans aucun doute passablement reconstruits plusieurs années après les faits, auxquels il est donc très difficile de faire totalement confiance. Zacharie Baqué,
instituteur gascon auquel on ne peut dénier un style de mémorialiste,
se laissait sans doute prendre à son propre lyrisme d’ancien combattant
et de compagnon d’un écrivain illustre. Quant à Paul Marien, si
du moins l’on en croit Baqué, ne peut-on penser qu'il n'a pas fait preuve en la
circonstance d’une grande maîtrise de lui, et qu'il ait tenté plus tard un
plaidoyer pro domo. On peut comprendre certes qu’il ait subi, cet
après-midi là, un traumatisme grave : il est d’ailleurs resté
lieutenant durant toute la guerre, à la différence de nombre de ses
compagnons vite promus à des grades supérieurs, tel le lieutenant Juvin
nommé capitaine dès le 19 septembre puis commandant du 5e bataillon le 30, ou le sous-lieutenant Castex, ancien sergent-major qui va remplacer Henri Fournier à la tête de la 23e
compagnie et deviendra capitaine en 1916 avant d’être tué devant
Verdun. Quoi qu’il en soit, pourra-t-on jamais savoir, exactement, ce
qui s’est passé après la débandade du reste de la troupe ? Surtout dans
la mesure où les Journaux de marche et d’opérations du régiment, de la
brigade et de la division restent muets sur ce point ?
Les témoignages de l'adversaire
Les seuls autres témoignages que nous détenions aujourd’hui sur ce dernier combat sont ceux des adversaires, et d’abord celui du lieutenant Egon Nicolay, chef du détachement du 6e R.G. prussien qui a surpris les deux patrouilles françaises. Selon l’annexe du mémoire Frankreich und die Genfer Konvention qui, rappelons-le, n’a pas vraiment de caractère officiel même s'il est important, Egon Nicolay, alors promu capitaine, aurait fait état, le 8 décembre 1914, devant un tribunal militaire allemand, à Saint-Maurice (sous-les-Côtes), d’une « conversation avec l’officier français blessé après l’attaque contre la 2e
compagnie sanitaire près de Dommartin », au cours de laquelle celui-ci
l’aurait prié « d’écrire à une parente, belle-soeur ou belle-mère,
autant qu’il m’en souvienne, du nom de Périer à Paris, et de l’informer
qu’il était grièvement blessé. En même temps, il me fit observer qu’il
était parent de l’ancien président de la République française, Casimir
Perier. Je lui déclarai qu’après la guerre je donnerai suite à sa
prière. »
Cette déposition, qui semble certes crédible, soulève toutefois bien des questions
: l’entretien que rapporte Nicolay n’a pu avoir lieu qu’en français,
puisqu’Alain-Fournier ne parlait pas allemand. Certes, selon un membre
de la famille Nicolay avec lequel Claude Regnaut dit avoir été en
relations, l’officier prussien parlait, lui, trois langues étrangères :
français, anglais et russe ; car il aurait fait fonction d’interprète
dès avant la guerre. Mais Fournier ne peut évidemment lui avoir dit
qu’il était apparenté au président Casimir-Perier, même s’il était lié à
sa belle-fille. Il est donc permis de douter qu’une conversation – en forme d’interrogatoire –
avec un officier mourant, ait exactement eu lieu, dans de tels termes ?
Quel crédit historique accorder alors à un témoignage partiellement inexact et plus ou moins sollicité par un tribunal militaire allemand destiné à juger des crimes de guerre français ?
Quel crédit historique accorder alors à un témoignage partiellement inexact et plus ou moins sollicité par un tribunal militaire allemand destiné à juger des crimes de guerre français ?
D’autant que Nikolay n’a pas tenu – ou sans doute pas pu tenir – sa promesse, s’il a survécu à la guerre ? Par ailleurs, ayant trouvé sur le corps d’Alain-Fournier –
qu’il a probablement fouillé comme celui des deux autres officiers,
puisqu’on n’a retrouvé sur leurs restes ni plaque d’identité ni papiers – une lettre ou un carnet d’adresses portant le nom de Madame Casimir-Perier – c’est-à-dire de Pauline Benda, appelée au théâtre « Madame Simone », devenu son amante un an plus tôt – n’aurait-il pu aussi bien inventer après coup
cet entretien, dans le but de dissimuler un honteux massacre
d’adversaires blessés commis par un autre officier du 6e R.G.
– à savoir le capitaine Köppel, dont nous parlerons plus loin ? Il nous faudrait
pour cela retrouver la trace du capitaine Egon Nicolay. Si Michel
Algrain ou Claude Regnaut ont été en rapport avec ses descendants, ils
n’ont rien fait connaître à ce sujet. Et on sait que les Archives
militaires allemandes ont été en partie détruites en 1945.
Fusillés ?
L’autre « témoignage » allemand – beaucoup plus tardif, nous l’avons vu et très entaché d'historiographie revancharde – est celui du capitaine Köppel,
connu par l’ouvrage de Döring von Gottberg : ce témoignage qui fut très utilisé en 1989 par Michel Algrain semble aller beaucoup
plus loin dans la dénonciation que les dépositions du précédent mémoire
de 1919-1920. Mais – question préalable – concerne-t-il réellement la 23e compagnie du 288e R.I. ?
Rien ne le prouve. Ce capitaine du 6e R.G, recherchant à son tour « les
Français en fuite » coupables, aux dires du Dr. Kahle, médecin de
l’état-major allemand, de « l’attaque incroyablement lâche contre le personnel sanitaire »,
aurait fini par surprendre « deux officiers français et une dizaine
d’hommes qui jetèrent immédiatement leurs armes et lui demandèrent
quartier ; comme ils avouèrent avoir attaqué des blessés et des
personnels du Service de santé, ils furent abattus » (et non « fusillés », comme on avait d'abord traduit le verbe erschossen).
Au retour, il reçut « l’approbation du commandant (ou « du
commandement ») de la Brigade et du Régiment ». En l’occurrence, ce
capitaine prussien n’aurait guère fait qu’appliquer la barbare consigne
donnée par le général von Stenger dans une proclamation datée du 26 août
1914, qui commence en ces termes : « A partir d’aujourd’hui, il ne sera
plus fait de prisonniers ; tous les prisonniers seront massacrés. »
C’est bien ce genre d’exactions allemandes, presque méthodiques, mais si
contraires aux traditions d’honneur militaire, et dont on peut trouver
maints autres témoignages, qui suscita l’enquête parlementaire française
dirigée par Georges Payelle au mois de décembre 1914.
En admettant que Köppel soit réellement tombé sur la compagnie du
lieutenant Fournier, il est fort probable que sa version, qui ne tient
aucun compte du témoignage du lieutenant Nikolay et paraît tissée
d’invraisemblances et de rodomontades, travestisse le sinistre
dénouement : arrivant après coup sur le lieu de l’engagement – sans doute à la nuit tombée, estime Frédéric Adam – le
capitaine allemand y trouve des morts et des blessés. Peut-être
procède-t-il alors à un interrogatoire des officiers survivants, mais là
encore en quelle langue et à quel titre ? Peut-être fait-il achever ou
achève-t-il lui-même les blessés d’une balle dans la tête, enlevant aux
officiers – trois et non deux, comme il le dit – tous leurs papiers personnels – si Nikolay ne l’avait déjà fait –
et enterre les vingt-et-un hommes, tête-bêche, dans une fosse commune à
fleur de terre, dont il se garde de laisser le signalement, en
violation de la Convention de Genève. L’examen des squelettes fait en
1992 à Metz par Frédéric Adam a montré toutefois, on l’a vu, qu’aucun
des trois officiers n’avait été achevé. Sans doute étaient-ils même déjà
morts quand Köppel est arrivé sur les lieux ?
5. Après le combat
Nous savons aujourd’hui, par le Journal de marche et d'opérations du 288e
R.I., que dans la nuit du 22 au 23 septembre, et le lendemain, le
régiment est resté « au contact de l’ennemi, sur le chemin de Vaux à
Saint-Remy, près de la Tranchée de Calonne », mais que, les jours
suivants, devant la puissance de l’attaque allemande, il dut se replier
derrière une ligne Mouilly-Vaux avec toute la 134e brigade. A
partir du 2 octobre, il reculera jusqu’à Ambly-sur-Meuse. Le bois de
Saint-Remy demeurera donc occupé par les Allemands, quoique pilonné par
l’artillerie française, jusqu’à l’offensive américaine de septembre
1918.
Dans le même Journal de marche du 288e
R.I., on peut lire plus loin, au nombre des « pertes subies par le
corps » au cours des combats de Saint-Remy (journées du 21 au 30
septembre) , d'abord les noms des soldats Cahuzac et Mallet, de la 22e compagnie parmi les 129 « blessés – alors qu'ils auraient dû être portés disparus, puisqu'on a identifié leurs restes dans la fosse d'après leur plaque d'identité – et parmi les 102 « disparus », ceux du capitaine Boubée de Gramont, du lieutenant Fournier,
du sous-lieutenant Imbert, des sergents Laurent et Testegutte et des
soldats Rolland, Broqua, Lamarque, Soulès, Saint-Ayes, Mauret, Dugros,
Mascaras, Dulitges et Sensamat, ainsi que « Nabolle » – en fait Nabonne –, tous des 22e et 23e
compagnies. Toutefois, à l'inverse, les noms de Fourmigué et de Peres n’y figurent
pas. Or l’on sait que deux squelettes de soldats n’ont pu être
identifiés en 1991. Ce qui veut dire que l'inventaire officiel des
pertes n'est pas dénué lui-même de graves inexactitudes.
Quant aux restes d’Alain-Fournier et de ses vingt compagnons, ils
allaient, durant plus de trois quarts de siècle, rester enfouis sous une
mince couche de terre lorraine, pour retrouver alors, hélas! une autre
tempête, celle du grand air de la calomnie. Célébrant à sa manière le soixante-quinzième anniversaire de la mort d’Alain-Fournier, Le Figaro,
daté du 25 septembre 1989, publiait en dernière page un long article
signé de François Luizet ; il s’inspirait essentiellement d’une
interview apparemment très élaborée de Michel Algrain qui, connaissant
depuis huit ans l’ouvrage de propagande anti-française de Döring von
Gottberg, l’avait pris quasiment pour argent comptant, avant même de
découvrir les dépositions moins accablantes faites devant les tribunaux
militaires allemands. Le Figaro titrait donc sans le moindre scrupule : « Le Grand Meaulnes a-t-il été fusillé par les Allemands ? » ;
quant au texte de l’article, il ne s’embarrassait même plus de point
d’interrogation. La presse – y compris de grands journalistes comme
Dominique Jamet – s’empara, bien sûr aussitôt de ce prétendu « scoop »,
sans se soucier de la moindre critique historique. Aujourd’hui encore, à
la première occasion, elle ressasse indéfiniment ce genre de rumeurs.
*
* *
Mais revenons à Paris au mois de novembre 1914. Les parents
d’Alain-Fournier, revenus dans leur appartement de la rue Cassini, s’y
rongeaient d’inquiétude, n’ayant reçu depuis la fin de septembre qu'une
lettre du capitaine Georges Juvin, peu rassurante : cet officier, camarade d'Alain-Fournier depuis 1908, qui commandait la 17e compagnie du même régiment, avait été chargé par son colonel de donner des nouvelles aux parents Fournier. Un avis du dépôt de Mirande, transmis par la Mairie de La Chapelle-d’Angillon, leur avait, l’année suivante, confirmé la disparition de leur fils. Rassurée sur le sort de son mari, prisonnier au camp de Königsbrück en Saxe, Isabelle Rivière,
qui refusait de croire à la mort de son frère, ne cessera dès lors de
multiplier les démarches auprès du dépôt de Mirande, de la Croix-Rouge,
faisant intervenir Paul Claudel et Romain Rolland.
*
* *
Les documents militaires officiels transmis aux autorités civiles, et donc le jugement rendu par le Tribunal de la Seine le 25 juin 1920, équivalents à un acte de décès, portent la mention : "Mort pour la France : le 26 septembre 1914 à Vaux (Meuse) Disparu". Tous les efforts postérieurs de la famille Fournier n'ont jamais pu faire modifier l'erreur de date et de lieu ainsi officialisées.
Toutefois, le lieutenant Henri Fournier recevra, par décret du 3 janvier 1924, la croix de chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1924, avec la citation suivante : "Officier d'une grande bravoure, tombé glorieusement au cours d'une reconnaissance exécutée par sa Compagnie le 26 septembre 1914 à Vaux-St Remy." La Croix de guerre avec étoile d'argent lui avait été préalablement décernée.
Toutefois, le lieutenant Henri Fournier recevra, par décret du 3 janvier 1924, la croix de chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume en 1924, avec la citation suivante : "Officier d'une grande bravoure, tombé glorieusement au cours d'une reconnaissance exécutée par sa Compagnie le 26 septembre 1914 à Vaux-St Remy." La Croix de guerre avec étoile d'argent lui avait été préalablement décernée.
__________________________________________________________________________
ANNEXES
Présentation des principales sources
1. Les dernières traces du lieutenant Fournier
connues par sa famille
connues par sa famille
Un dernier télégramme envoyé à Pauline le 21, c'est-à-dire la veille de sa mort, sans doute avant qu'il ne quitte le fort du Rozelier, lui apprend qu'il a repris son poste dans sa compagnie ; télégramme inexactement retranscrit par Simone dans Sous de nouveaux soleils (Gallimard, 1957, p. 291) :
« Adresse à nouveau lettres et télégrammes au Lieutenant Fournier, 17e compagnie » (il s'agit bien sûr de la 23e) ; mais il n'a pas été conservé.
*
C'est le 15 octobre que Julien Benda, cousin de Pauline, lui communique un autre télégramme du colonel Chiché commandant le 288e R.I. : « Lieutenant Fournier disparu le 22 septembre ». De leur côté, Auguste et Albanie Fournier, rentrés à Paris reçoivent, quelques jours plus tard, une courte lettre du capitaine Georges Juvin leur annonçant que son camarade a été « blessé » au cours du combat auquel il participait également, mais qu'une « ambulance allemande s'y trouvait postée » ; cela l'obligeait « à croire que, ramassé par elle, il est actuellement prisonnier ». Juvin écrira à nouveau dans le même sens à Isabelle Rivière le 10 novembre et le 3 mars 1915. La famille Rivière ne souhaite pas voir publiés ces documents privés sur Internet; mais on peut trouver le texte ou le résumé de ces trois lettres dans le livre d'Isabelle Rivière Vie et passion d'Alain-Fournier (Jaspard, Polus et Cie, Monaco 1963), réédité par Fayard en 1989 sous le titre Alain-Fournier.
C'est seulement le 7 février 1916 qu'un avis officiel de disparition est envoyé par le Dépôt de Mirande (du 88e R.I. et du 288e R.I.) au maire de La Chapelle-d'Angillon, puis transmis à Monsieur et Madame Fournier, 2 rue Cassini à Paris. Mais ni Isabelle ni ses parents ne veulent encore croire à sa mort.
*
Après l'armistice, la famille Fournier voit se dissiper ses derniers espoirs : en décembre 1918, le sergent Jacques Rivière maintenu en service à la caserne Niel de Toulouse, est chargé d'accueillir les prisonniers français rentrant d'Allemagne. Il interroge six soldats rescapés du combat du 22 septembre, notamment Laurent Angla, Léon Ader et Rémy Debats ; il retranscrit leurs témoignages qui apportent quelques précisions sur les circonstances de l'engagement : seul Debats croit avoir vu tomber son lieutenant, « frappé d'une balle dans la poitrine ». Ces témoignages ont été publiés en 1989 dans le livre d'Isabelle Rivière cité plus haut (pp. 520-522).
Démobilisé le 21 mars 1919, Jacques Rivière se rend lui-même, peut-être avec son beau-père, sur les Hauts-de-Meuse, l'été suivant : il réussit à identifier le bois de sapins (les "sapins Godfrain") près duquel a eu lieu le dernier combat, et il en dessine un petit croquis qui figure toujours dans le fonds Rivière-Fournier de la Bibliothèque de Bourges. C'est fort de ses recherches qu'il pourra reconstituer en 1924, à la fin de sa superbe préface à Miracles (voir plus haut) le cadre du combat et son déroulement probable. Son récit constitua la base des recherches menées par Michel Algrain à partir de 1977, tant au Service du cadastre que sur le terrain.
2. Les documents militaires officiels
Ce sont essentiellement les Journaux de marche et d'opérations du 288e Régiment d'infanterie, de la 134e Brigade et de la 67e Division de Réserve, conservés au Service historique de la Défense (SHD) à Vincennes (qui regroupe depuis 2005 le Service historique de l'Armée de terre, SHAT et ceux des autres armées).
EXTRAIT DU
JOURNAL DE MARCHE ET D’OPÉRATIONS
DU
288e RÉGIMENT D’INFANTERIE
288e RÉGIMENT D’INFANTERIE
(67e D.R.)
(Pages 20 à 28 ; journées du 13 au 27 septembre 1914)
Composition du Corps en Officiers
après les combats du 6
au 12 7bre
MM. Iehl Chef
de Baton Chef de
Corps
Coumes Sous-Lieutt Adjoint
au Chef de Corps
Ducom Lieutt Officier
d’Approvisionnement Etat-Major et C.H.R.
Vallée Sous-Lieutt Officier de Détails
Séna Sous-Lieutt Porte-Drapeau
V. Chargé
du Service téléphonique
V. Commt
la Section de Mitrailleurs
Ortal Médecin
Chef de service
5e Baton
______________________________________________________________________________
Etat-Major 17e Cie 18e Cie 19e
Cie 20e Cie
______________________________________________________________________________
Davezan,
capitaine Cazenave,
s/Lt Pallengat, s/Lt Jentel, Lt
Buscail, m.a.m. 2e cl.
Buscail, m.a.m. 2e cl.
__________________________________________________________________________
6e Baton
__________________________________________________________________________
Etat-Major 21e Cie 22e Cie 23e
Cie
24e Cie
__________________________________________________________________________
Rollin,
capitaine Laporte, s/Lt de Gramont, capne
Gauthier, m.a.m. 1e cl. Castex, s/Lt
__________________________________________________________________________
Ordre n°2, de la 67e D.I.
Sont nommés au Grade de Sous-Lieutenant
à t.t. à dater du 6 7bre 1914
– Active – – Réserve –
Coumes, adjudant chef Barthe, adjudant
Coumes, adjudant chef Barthe, adjudant
Cazenave, - d° - Vuillet, sergent
Castex, adjudant
Page 21
DATES HISTORIQUE
DES FAITS
__ __________
13 Septembre Le
soir le Régiment cantonne à Rambluzin
14 septbre Le
régt quitte Rambluzin à Midi et va cantonner à Belrupt où il arrive
à 19 H.
15-16-17 septbre Le régt
stationne à Belrupt. Les Lieutns Juvin et Marien rejoignent le Corps
Arrivée d’un renfort commandé par M. Imbert s/Lt à l’effectif de hommes
de troupe
Arrivée d’un renfort commandé par M. Imbert s/Lt à l’effectif de hommes
de troupe
18 septbre Départ
de Belrupt à 4 H 30.
étape sur Moranville où le
régiment stationne.
Le Capne Rollin est évacué
Le Capne Rollin est évacué
19 septbre Le
régt quitte Moranville à 6 H
Le 6e baton, les 19e et 20e Cies vont prendre les A.P. à Herméville-Braquis.
La C.H.R., les 17e et 18e Cies avec l’E.M. du régiment sont en réserve à
Grimaucourt. – Le Lieutt Bruand (absent) est nommé Capitaine.
Le 6e baton, les 19e et 20e Cies vont prendre les A.P. à Herméville-Braquis.
La C.H.R., les 17e et 18e Cies avec l’E.M. du régiment sont en réserve à
Grimaucourt. – Le Lieutt Bruand (absent) est nommé Capitaine.
20 septbre Le
régt stationne à Herméville
- 6 compies aux A.P.
(avant-postes)
21 septbre Le
régt quitte Herméville à 7 h 45 . Etape sur Génicourt.
En
arrivant au fort du Rozelier il reçoit l’ordre de marcher à
l’ennemi et d’aller occuper le chemin de la grande Tranchée de
Calonne (bois de St Rémy) où il arrive à 17 heures.
A 19 H le régt se rend à Mouilly. 2 compies prennet les A.P.
à Vaux-les-Palameix ; le reste du régt s’installe en cantonnement
d’alerte dans le village de Mouilly.
l’ennemi et d’aller occuper le chemin de la grande Tranchée de
Calonne (bois de St Rémy) où il arrive à 17 heures.
A 19 H le régt se rend à Mouilly. 2 compies prennet les A.P.
à Vaux-les-Palameix ; le reste du régt s’installe en cantonnement
d’alerte dans le village de Mouilly.
22 septbre Départ
de Mouilly à 4 H 30 sur St Rémy par Vaux-les-
Palameix.
Le régiment A.G. de la Brigade. Arrêt du régt
sur
le chemin Vaux – St Rémy à la droite du 259e. La 21e
Cie
en
soutien d’Artillerie à Mouilly.
A
12 H 30 les 22e
et 23e Cies sont portées par le bois au Sud de
St Rémy vers Dommartin-la-Montagne.
A 14 H contre-attaque allemande contre le 259e d’infrie qui se replie.
– Contre-attaque du 5e baton du 288e qui arrête l’offensive allemande.
St Rémy vers Dommartin-la-Montagne.
A 14 H contre-attaque allemande contre le 259e d’infrie qui se replie.
– Contre-attaque du 5e baton du 288e qui arrête l’offensive allemande.
23 septbre Le
régt reste au contact
de l’ennemi sur le chemin de Vaux –
St Rémy, près de la Tranchée de Calonne.
Par % n° 3 de la 67e D.I., le sergent réserviste, Bessède
est nommé sous-Lieutt au Corps à dater du 17 7bre 1914.
St Rémy, près de la Tranchée de Calonne.
Par % n° 3 de la 67e D.I., le sergent réserviste, Bessède
est nommé sous-Lieutt au Corps à dater du 17 7bre 1914.
Page 22
24 septembre Violente
attaque allemande sur le 259e. La 134e brigade se
replie
sur Mouilly.
25 septbre Dans
la nuit du 24 au 25 septbre le régt
se porte de nouveau
en avant et va occuper la lisière du bois de Ranzières sur
le
chemin de Mouilly à Vaux.
La 21e Cie reste toujours en soutien
d’artillerie.
Les 22e et 23e Cies sont à
Ranzières à la disposition du Général
de Division.
Arrivée d’un renfort commandé par le Lieutt Génié, à l’effectif de hommes.
26 septbre A
8 H la 23e Cie se porte sur la tranchée de
Calonne.
4
sections prises dans les 19e et 20e Cies établissent des barrages sur
les
transversales allant de Mouilly – Vaux vers Ranzières.
Les
mitrailleuses sont mises à la disposition du 106e d’Infrie
A
21 H la 23e Cie quitte, par ordre, la tranchée
de Calonne.
27 septbre La
21e Cie cesse d’être soutien d’Artillerie. Le régt tient le front
derrière
le ravin Mouilly – Vaux.
28 septbre Le
régt reste toujours sur
les mêmes positions et s’y fortifie.
29 septbre Mêmes
dispositions que le jour précédent.
30 septbre Le
6e baton va relever à 13 H.un baton
du 283e d’ Infrie
Pertes
subies par le Corps au combat de St
Rémy
(journées du 21 septbre au 30
septbre )
Cie N° Mle Nom
et Prénoms Grade Lieu
de naissance Observations
_______________________________________________________________________________________
_____________ Tués ____________
17e 01966 Dumora Jean Soldt
2e cl. Salles - Gironde
17e 02657 Portié
Henri Marius d° Savignac-Mona - Gers
19e 3182 Espagne Paul Sergt Auch - Gers
19e 13789 Davasse Joseph Soldt
2e cl. Lavardens - Gers
Page 23
_______________________________________________________________________________________
Cie N° Mle Nom
et Prénoms Grade Lieu
de naissance Observations
_______________________________________________________________________________________
20e 02575 St
Andrieux Jean Soldt
2e cl. Louslitges - Gers
20e Péchayre d° tué le 29
7bre
21e 02531 Dayries
Jean Vincent d° Mauléon - Gers
22e 015714 Buret
Marcel Roger d° Condom - Gers
24e 012095 Thiar
Joseph
Sergent Mauroux - Gers
___________ Blessés ____________
17e 047 Berty Jn Mrie Adjt
de Bon Gratentour - Hte-Gne
17e 016628 Ducamin
Paul Pierre Adjudt. Lelin-Lapujolle - Gers
Suivent 127 autres
noms d’hommes appartenant aux 17e,
18e, 19e, 20e, 21e, 22e
et 24e Compagnies,
ainsi qu’au C.H.R, dont ceux de :
22e 016661 Malet
Joseph Sergent Laujuzan - Gers
22e 13855 Cahuzac Léon
Soldat Monpardiac - Gers
Les noms mis en gras
sont ceux des officiers, sergent et soldats dont les restes ont été identifiés
en
1992 dans la fosse collective du Bois de Saint Remy.
On s’attendrait plutôt à voir portés « disparus » ou « tués », puisque leurs restes ont été
1992 dans la fosse collective du Bois de Saint Remy.
On s’attendrait plutôt à voir portés « disparus » ou « tués », puisque leurs restes ont été
formellement identifiés en laboratoire, grâce à leur plaque d’identité,
parmi les vingt-et-un squelettes
retrouvés l’année précédente
dans la fosse collective du Bois de Saint Remy.
___________ Disparus ____________
17e 015138 Daujan Jacques Sergent Saveilhan
- Gers
17e 0446 Tourné Joseph Soldt
2e cl. Lelin-Lapujolle - Gers
Suivent 45 autres
noms d’hommes appartenant aux 17e,
18e, 19e et 20e Compagnies,
puis ceux de :
Page 26
Page 26
22e 015714 Testegutte Pierre Sergent Os-Marsillon - Bses Pyrées
22e 018724 Pellefigue
Jn Mrie Soldt
2e cl. Masseube - Gers
22e 015391 Rolland Sylvain d° Aignan - Gers
22e 015477 Lucante
Gabriel d° Lerm
et Musset - Gers
22e 017254 Broqua Henri d° Aignan - Gers
22e 01819 Lamarque Casimir d° Louslitges - Gers
22e 02410 Limoges
Casimir d° St
Puy - Gers
22e 0931 Dubéros
Casimir d° Barcelonne - Gers
22e 892 Saura
Léon d° Villecomtal - Gers
22e 12835 Artigolle
Urbain d° Viella - Gers
23e Boubée
de Grammont capne
23e Fournier Lieutt
23e Imbert
Ss/Lieutt
23e 018698 Laurent Louis Bernard Sergent Nougaroulet - Gers
23e 017383 Soulès Jn Mrie Soldt
2e cl. Céran-Fleurance - Gers
23e 017347 St
Ayes Frçois Louis d° Masseube - Gers
23e 018612 Mauret Jules Jn Mrie d° Bonas - Gers
23e Dugros
d° Fleurance - Gers
23e 02768 Mascaras Eugène Frçois d° Samatan - Gers
23e 017243 Dulitges
Henri d° Beaumarchis - Gers
23e 02654 Sensamat
Justin Jn Mrie d° Simorre - Gers
Les noms mis en gras
sont ceux des officiers, sergent et soldats dont les restes ont été identifiés
en
1992 dans la fosse collective du Bois de Saint Remy.
Suivent 33 autres
noms d’hommes appartenant aux 22e,
23e, et 24e Compagnies,
dont celui de :
23e 018932 Jacot
Jean Dominique d° Montevideo - Amérique
C'était l’ordonnance du Lieutenant Fournier : Isabelle Rivière rapporte que, blessé le 26 septembre, il fut rapatrié au début de novembre 1914 à l’hôpital de Mirande.
C'était l’ordonnance du Lieutenant Fournier : Isabelle Rivière rapporte que, blessé le 26 septembre, il fut rapatrié au début de novembre 1914 à l’hôpital de Mirande.
… et celui de :
23e Nabolle Soldt
2e cl.
L’orthographe de
ce nom est erronée : il s’agit de NABONNE
Jean, qui a été identifié grâce à
sa plaque d’identité parmi les 21 soldats tués le
22 septembre dans le Bois de Saint Remy.
*
Document communiqué par le
Service historique de l’Armée de terre
(Château de Vincennes B.P. 107 . 00481 ARMÉES)
_____________________________________________
EXTRAIT DU
JOURNAL DE
MARCHE ET D’OPÉRATIONS
DE LA
134e BRIGADE D’INFANTERIE
La 134e Brigade, qui fait partie avec la 133e de la 67e
Division de réserve, comprend les trois régiments suivants :
259e
R.I.
283e
R.I.
288e
R.I.
soit un peu plus de 6.500 hommes.
Elle est commandée par le colonel Chiché.
DATES HISTORIQUE
DES FAITS
__________________________________________
__________________________________________
20 septembre Le
288e relève le 283e aux avant-postes (à Herméville).
L’Etat-Major
de la Brigade est transporté à la Mairie d’Abaucourt.
21 septembre Marche
vers Troyon, Lacroix-sur-Meuse, après relève des avant-postes par
le 165e Régiment d’infanterie. Grande halte ordonnée à La Fièveterie près Eix.
La Brigade reçoit l’ordre d’urgence suivant :
le 165e Régiment d’infanterie. Grande halte ordonnée à La Fièveterie près Eix.
La Brigade reçoit l’ordre d’urgence suivant :
Les
Allemands ont pris pied sur les Côtes de Meuse qu’ils ont réussi à aborder
à Vigneulles-les-Hattonchâtel.
La Brigade se portera immédiatement par la tranchée de Calonne vers les bois
de Saint-Remy pour appuyer la 133e qui s’y trouve déjà.
à Vigneulles-les-Hattonchâtel.
La Brigade se portera immédiatement par la tranchée de Calonne vers les bois
de Saint-Remy pour appuyer la 133e qui s’y trouve déjà.
Le
Général Marabail commande les 65e et 67e D.R. qui
repassent à la 3eArmée. La 67e Division est mise aux ordres du Colonel Chiché.
Le
Lieutenant-colonel Fritsch, du 283e, prend le commandement de la 134e
Brigade.
Le
groupement de la 67e Division qui marchait avec la Brigade est
dirigé vers
Ambly en dehors des bois en raison du grand danger qu’il y aurait à l’engager sur la Tranchée de Calonne.
Ambly en dehors des bois en raison du grand danger qu’il y aurait à l’engager sur la Tranchée de Calonne.
La
Brigade se met immédiatement en marche, poussant un bataillon vers
Les Eparges, en liaison avec la 24e Brigade qui marche parallèlement à la 67e
D.R. à l’est et le long des Côtes de Meuse.
Le reste marche par la Tranchée de Calonne sur les bois de Saint-Remy et
atteint ce bois à la tombée du jour ; elle bivouaque sur place prête à attaquer
sur Saint-Remy le lendemain.
Les Eparges, en liaison avec la 24e Brigade qui marche parallèlement à la 67e
D.R. à l’est et le long des Côtes de Meuse.
Le reste marche par la Tranchée de Calonne sur les bois de Saint-Remy et
atteint ce bois à la tombée du jour ; elle bivouaque sur place prête à attaquer
sur Saint-Remy le lendemain.
L’Etat-Major
de la Division est à la Mairie d’Ambly.
22 septembre Un
ordre du 6e Corps d’armée auquel la Division est affectée change
l’ordre
de bataille. La 67e D.R. dont le général Marabail reprend le commandement
attaquera sur Dommartin et Dompierre-aux-Bois. La 12e Division (23e et 24e Brigades) attaquera sur Les Eparges, Saint-Remy, à gauche de la 67e D.R.
de bataille. La 67e D.R. dont le général Marabail reprend le commandement
attaquera sur Dommartin et Dompierre-aux-Bois. La 12e Division (23e et 24e Brigades) attaquera sur Les Eparges, Saint-Remy, à gauche de la 67e D.R.
La
40e Division marchera sur Lamorville à droite de la 67e
D.R.
La
134e Brigade marche sur Dommartin, ayant à sa droite la 133e qui marche sur
Dompierre. Le changement de l’ordre de bataille fait perdre un temps assez
considérable.
Quand
le mouvement en avant de la 134e Brigade se produit, elle se heurte
à de
très fortes tranchées allemandes dans le Bois de la Côte-aux-Boeufs. Derrière
ces tranchées se révèlent des batteries allemandes d’artillerie lourde et
d’artillerie de campagne.
La
23e Brigade, après s’être emparée de Saint-Remy, est obligée de se retirer
dans les bois de saint-Remy et d’y prendre une attitude défensive.
dans les bois de saint-Remy et d’y prendre une attitude défensive.
La
134e Brigade est obligée de se conformer à cette attitude et
s’organise sur la
route Vaux - Saint-Remy, face aux tranchées allemandes, en liaison à droite
avec la 133e Brigade qui s’installe dans le Bois des Chevaliers.
La
134e Brigade supporte des attaques violentes des Allemands qui sont refoulés
grâce à une vigoureuse contre-attaque du 288e, contre-attaque
conduite
par le Colonel Chiché dont (?) la Brigade, son Etat-Major et le Commandant
Ielh commandant par intérim le 288e Régiment d’Infanterie.
Le
283e qui avait été détaché à la 12e Division rallie la
Brigade à la fin de la journée.
La
Brigade bivouaque dans les conditions suivantes :
En
première ligne et à droite : le 259e sur la route Vaux - Saint-Remy
et dans le
ravin au Sud du Bois de la Côte-des-Boeufs.
Le
288e au carrefour
de la Tranchée de Calonne et à la lisière des bois
face à Dommartin et à Saint-Remy.
face à Dommartin et à Saint-Remy.
Le
283e et l’Etat-major de la Brigade dans une clairière plus à
l’Ouest, en liaison
avec le 67e Régiment d’Infanterie (12e Division).
23 septembre Elle
se maintient dans cette position toute la journée du 23 et bivouaque le soir dans
des conditions analogues. Le 283e a créé une ligne de défense en
arrière des
deux régiments de première ligne.
24 septembre Malgré
le manque de cadres (la plupart des officiers étant tombée dans les journées
précédentes), la 134e Brigade organise défensivement le front qui
lui est
confié.
Document communiqué par le
Service historique de l’Armée de terre
(aujourd’hui : Service historique de la Défense).
Château de Vincennes B.P. 107 . 00481 ARMÉES.
(aujourd’hui : Service historique de la Défense).
Château de Vincennes B.P. 107 . 00481 ARMÉES.
_______________________________________
EXTRAIT DU
JOURNAL DE MARCHE ET D’OPÉRATIONS
DE LA
DE LA
67e DIVISION DE RÉSERVE
D’INFANTERIE
La 67e
D.R., commandée par le général Marabail, comprend :
. la 133e Brigade qui comprend elle-même les trois régiments suivants :
. la 133e Brigade qui comprend elle-même les trois régiments suivants :
211e
R.I.
214e R.I.
214e R.I.
220e
R.I. (celui du Sergent Jacques
Rivière)
. la 134e Brigade qui comprend elle-même les trois
régiments suivants :
259e
R.I.
283e R.I.
288e
R.I.
(celui du Lieutenant Henri Fournier)
soit un peu plus de 13.000 hommes.
Elle est agrégée au 3e Groupe de divisions de réserve, sous les ordres du général Paul Durand.
soit un peu plus de 13.000 hommes.
Elle est agrégée au 3e Groupe de divisions de réserve, sous les ordres du général Paul Durand.
DATES HISTORIQUE
DES FAITS
__________________________________________
21 septembre Des
détachements ennemis ont été reconnus d’Etain à St Benoit.
Des
groupements allemands importants sont signalés vers Viéville-en-Haye.
La
IIIe Armée a pour mission de tenir sur ses emplacements actuels,
en
se reliant vers Apremont à la gauche de la 1re Armée qui est vers
Flisey.
Un
groupement S(ud) de Verdun est formé sous les ordres du C(olon)el c(ommandan)t
la 67e D.R. et comprend la 67e et la 75e D.R.,
4 batteries de 120,
le groupe de cavalerie (illisible) ; sa
zone d’action est comprise entre Mesnil-sous-les-Côtes,
Fresnes-en-Woevre (exclus) et la route St Mihiel - Bouconville
- Apremont (inclus).
22 septembre Le
Gal cdt le VIe Corps prend le commandement des
forces au S. de Verdun et
qui doivent essayer de rejeter les forces ennemies au pied des Hauts de Meuse.
La
12e D a pour mission d’attaquer St Remy et ultérieurement
Herbeuville.
La
40e DI prenant comme direction généraleVigneulles attaquera
Deuxnouds et
Chaillon.
La
75e D en réserve à Spada et Lacroix s/Meuse.
La
67e D relèvera ces deux attaques. La 134e brigade prenant comme objectif Dommartin-la-Montagne (2 bataillons AD ; la 133 prenant comme objectif Dompierre-aux-Bois
(1 bataillon AD). La liaison entre ces deux brigades se fera
par la Tranchée de Calonne jusqu’au bois Longeau, puis sur le chemin de terre
cote 398 - St Maurice s/ les Côtes (Suite inclus (?) à la 133e
brigade).
Un
bataillon de la 134e et l’artillerie divisionnairede la 75e
D à la disposition du
Général à Mouilly. Poste de commandement à Ranzières. La nuit a été calme.
7
h 50 Le 259 qui doit
attaquer Dommartin par la Tranchée de Calonne ne peut
franchir la route Vaux-lès-Palameix - Saint-Remy, arrêté par l’est par les tranchées allemandes établies dans la partie S. du bois de St Remy.
Le 288 partant de Vaux-lès-Palameix va essayer de les déborder par le Sud.
Le 283, engagé face à St Remy et Les Eparges ralliera dès que le VIe Corps
l’aura relevé (12e DI). L’artillerie est très difficilement utilisable. L’ennemi pousse vigoureusement sur le bois de St Remy depuis 7 heures.
franchir la route Vaux-lès-Palameix - Saint-Remy, arrêté par l’est par les tranchées allemandes établies dans la partie S. du bois de St Remy.
Le 288 partant de Vaux-lès-Palameix va essayer de les déborder par le Sud.
Le 283, engagé face à St Remy et Les Eparges ralliera dès que le VIe Corps
l’aura relevé (12e DI). L’artillerie est très difficilement utilisable. L’ennemi pousse vigoureusement sur le bois de St Remy depuis 7 heures.
L’autre
brigade dont 2 régiments (220 et 211) occupent depuis 6 heures la route
St Remy - Vaux à l’O. de la Tranchée de Calonne ne peut progresser sur
Dompierre. Il
n’y a dans le bois aucun chemin d’accès vers le S.E. Laissant
le 220 tenir la ligne St Remy - Vaux, le 211 et le 214 reçoivent ordre de pousser
de Vaux sur la région de Seuzey par le bois des Chevaliers d’où partira
l’attaque sur Dompierre. Le mouvement commence vers 10 h.
le 220 tenir la ligne St Remy - Vaux, le 211 et le 214 reçoivent ordre de pousser
de Vaux sur la région de Seuzey par le bois des Chevaliers d’où partira
l’attaque sur Dompierre. Le mouvement commence vers 10 h.
11
h L’absence
d’artillerie empêche toute action immédiate sur Dommartin. Les
tranchées allemandes établies sur la partie S.E. du bois de St Remy empêchent
toute action partant de la Tranchée de Calonne.
Le
259e va essayer de les déborder par le Sud, en partant du bois de la
Côte des
Boeufs. Le 288e gagnera la Tranchée
des Hautes Ornières pour déborder par
la Fourmillière d’Herbeuville sur Dommartin.
Le
283e se portant le plus vite possible par la Tranchée de Calonne sur
la route
Vaux -St Remy se tiendra prêt à appuyer le mouvement sur Dommartin.
13
h La
133e brigade occupe les emplacements suivants :
211 bois Vérine (O. Dompierre)
214 1 bataillon à Seuzey
220 1 bataillon en route de Vaux sur Seuzey
1
bataillon de haut (?) à la 134e Brigade vers le bois de St Remy.
Dompierre
est fortement retranché ; toute attaque (...) est impossible.
La gauche des éléments qui doivent faire l’attaque semble complètement en l’air (?) sous bois. Il faudrait un appui très sérieux d’artillerie pour déboucher du bois Vérine. Le bois de la Pelouse va être occupé par l’ennemi.
La gauche des éléments qui doivent faire l’attaque semble complètement en l’air (?) sous bois. Il faudrait un appui très sérieux d’artillerie pour déboucher du bois Vérine. Le bois de la Pelouse va être occupé par l’ennemi.
Un
mouvement de recul de nos troupes se produit vers l’ouest sur Lacroix- sur-Meuse
et sur Troyon.
La
134e Brigade tient la lisière N.E. du bois de St Remy. On organise l’attaque
sur Dommartin.
16
h 25 La 40e Division
tient la lisière E. du bois de la Pelouse. Le ravin de
Seuzey et la
croupe Ns la papeterie de Graville (Groseilles).
croupe Ns la papeterie de Graville (Groseilles).
On
signale les tranchées ennemies sur la croupe du bois Vérine et sur celle de
Dompierre.
Dompierre.
17
h 5 Ordre à la 134e
Brigade de se maintenir dans les bois Vérine et Moremont,
ou si elle est trop pressée de se retrancher dans le bois des Chevaliers.
Document communiqué par le
Service historique de l’Armée de terre
(Château de Vincennes B.P. 107 . 00481 ARMÉES)
_______________________________________________
3. Les témoignages français
LETTRE DE ZACHARIE BAQUÉ
à Jean Loize
(AU SUJET DU COMBAT DU 22 SEPTEMBRE 1914)
Zacharie Baqué, instituteur âgé de trente-quatre ans en 1914,
fut mobilisé comme sergent de réserve au 288e Régiment d’infanterie,
comme le lieutenant Fournier.
Resté à Mirande après le départ du régiment pour Auch
puis vers l’Est, il ne rejoignit le front que le 5 septembre,
avec un renfort de 300 hommes
et participa au combat du bois de Saint-Remy, le 22 septembre.
C'est ce témoin privilégié que rencontra Jean Loize,
le biographe d'Alain-Fournier, en 1948 à Vic-Fezensac (Gers)
et qui lui écrivit peu après la lettre suivante :
elle s'appuyait sur les carnets rédigés par Baqué après la guerre,
d’après des notes et les lettres qu’il envoyait à sa famille.
Il les a visiblement complétées par des appréciations
et des souvenirs personnels - parfois inexacts, d'ailleurs -
car la censure militaire n’aurait cerainement pas laissé passer
de tels commentaires et des indications géographiques aussi précises ;
de plus certaines dates indiquées ne correspondent pas
à celles – bien plus sûres – des documents militaires officiels
pour les événements relatés.
Ces souvenirs avaient été consignés dans un grand registre
aux pages numérotées conservé par sa fille Suzanne
qui l’a communiqué à Henri Castex ;
celui-ci les a édités en 2003 sous le titre "Journal d'un poilu"
aux Éditions Imago.
L’orthographe (des noms propres, souvent déformés), la ponctuation,
les majuscules et les alinéas de ces carnets
ont été intégralement respectés ci-dessous.
Vic-Fezensac, le 15 Novembre 1948
Monsieur,
J’ai connu le Lieutenant Alain Fournier à Mirande en 1912
; j’y faisais une période
d’instruction comme sergent ; il y était “officier de réserve”. Je n’étais pas affecté à sa
compagnie ; je ne l’aurais pas distingué s’il n’avait pas formé avec le S/Lieutenant Imbert du
Lycée d’Auch et le Sous-Lieutenant Mondin (tous deux morts aussi pour la France en 1914 et
1915) un groupe permanent d’inséparables mal agrégés au corps des officiers d’active. Je ne
possède pas les adresses actuelles de sous-officiers que je connus alors et qui pourraient
peut-être vous donner les renseignements que vous attendez sur A. Fournier.
d’instruction comme sergent ; il y était “officier de réserve”. Je n’étais pas affecté à sa
compagnie ; je ne l’aurais pas distingué s’il n’avait pas formé avec le S/Lieutenant Imbert du
Lycée d’Auch et le Sous-Lieutenant Mondin (tous deux morts aussi pour la France en 1914 et
1915) un groupe permanent d’inséparables mal agrégés au corps des officiers d’active. Je ne
possède pas les adresses actuelles de sous-officiers que je connus alors et qui pourraient
peut-être vous donner les renseignements que vous attendez sur A. Fournier.
Je retrouvai celui-ci à Mirande le
2 Août 1914. Il partit avec le 288e d’infanterie dans la
huitaine ; je restai au dépôt, car j’appartenais à la classe 1900, la dernière de la Réserve. Je fis
partie du premier groupe de renfort affecté au 288e en campagne et quittai Mirande le 3
Septembre 1914.
huitaine ; je restai au dépôt, car j’appartenais à la classe 1900, la dernière de la Réserve. Je fis
partie du premier groupe de renfort affecté au 288e en campagne et quittai Mirande le 3
Septembre 1914.
Ce groupe de 300 hommes débarque à
Sampigny le 5 Septembre ... en pleine bataille de la
Marne. Avant d’être agrégé au régiment, il faut combattre au débotté ; nous sommes sur la
ligne de feu entre Souilly, Lemmes, Heippes ; le 288e durant ce temps combat à Osches,
Ippécourt.
Marne. Avant d’être agrégé au régiment, il faut combattre au débotté ; nous sommes sur la
ligne de feu entre Souilly, Lemmes, Heippes ; le 288e durant ce temps combat à Osches,
Ippécourt.
Des bois, des bois; on ne voit
rien ; les coups viennent de tous côtés. Le 11, ordre arrive de
rompre le combat. C’est une cohue innommable qui s’égaille dans les layons de la forêt et
recule dans la nuit jusqu’à Pierrefitte. Le lendemain on tâche de reprendre contact avec
l’ennemi. Vainement. La cavalerie se met à sa recherche et dépasse Souilly sans le trouver.
Exactement à l’heure où nous rompions le combat, l’ennemi faisait de même ... et reculait
jusqu’au Nord de Verdun !
rompre le combat. C’est une cohue innommable qui s’égaille dans les layons de la forêt et
recule dans la nuit jusqu’à Pierrefitte. Le lendemain on tâche de reprendre contact avec
l’ennemi. Vainement. La cavalerie se met à sa recherche et dépasse Souilly sans le trouver.
Exactement à l’heure où nous rompions le combat, l’ennemi faisait de même ... et reculait
jusqu’au Nord de Verdun !
Le 12 septembre, à Pierrefitte, le
groupe de renfort est enfin réparti entre les compagnies et
j’échois à la 23e. Les soins de propreté dans le ruisseau nous occupent toute la journée puis
l’étable au bivouac nous réunit. Les anciens font défiler les gardés dont il ne reste presque
plus. Castex, sergent rengagé promu sous-lieutenant depuis quelques jours est évacué 4 ;
l’adjudant Boursier est évacué le jour même ; le lieutenant Fournier, homme de lettres dans le
civil, est détaché à la Brigade comme officier de liaison. Il ne reste que le capitaine,
“Capitaine Boubée de Grammont”, un preux au sens total du mot : brave, mais ignare au
point d’en tirer vanité ...
j’échois à la 23e. Les soins de propreté dans le ruisseau nous occupent toute la journée puis
l’étable au bivouac nous réunit. Les anciens font défiler les gardés dont il ne reste presque
plus. Castex, sergent rengagé promu sous-lieutenant depuis quelques jours est évacué 4 ;
l’adjudant Boursier est évacué le jour même ; le lieutenant Fournier, homme de lettres dans le
civil, est détaché à la Brigade comme officier de liaison. Il ne reste que le capitaine,
“Capitaine Boubée de Grammont”, un preux au sens total du mot : brave, mais ignare au
point d’en tirer vanité ...
Nous poursuivons l’ennemi ; le
groupe des Divisions de réserve de Pol Durand fait figure
de corps d’armée et marche à l’Est de Verdun, vers la Woëvre. Le 20 Septembre 1914 nous
marquons l’arrêt à Herméville.
de corps d’armée et marche à l’Est de Verdun, vers la Woëvre. Le 20 Septembre 1914 nous
marquons l’arrêt à Herméville.
Notre commandant (chef de
Bataillon Hiel) en réalité Iehl, remplacera le colonel Simonot
(en réalité : Simoni) évacué blessé.
Le capitaine Roullin qui remplace le commandant Hiel tombe de cheval en entrant à
Herméville. Boubée de Grammont prend le commandement du Bataillon et le Lieutenant
Fournier prend celle de la compagnie (23e).
(en réalité : Simoni) évacué blessé.
Le capitaine Roullin qui remplace le commandant Hiel tombe de cheval en entrant à
Herméville. Boubée de Grammont prend le commandement du Bataillon et le Lieutenant
Fournier prend celle de la compagnie (23e).
Le deuxième convoi de renfort nous
arrive / le 20 Septembre / amené par le Sous-Lieutenant
Imbert, professeur au Lycée d’Auch - qui est versé dans notre compagnie. Et nous
recommençons à courir dans les bois des Hauts de Meuse dans un but tactique qui nous
échappe ... Le 21 / 20 / Septembre, nous / couchons à Rupt en Woëvre ; le 22 21 / passons à
Mouilly et couchons à Vaux les Palameix.
Imbert, professeur au Lycée d’Auch - qui est versé dans notre compagnie. Et nous
recommençons à courir dans les bois des Hauts de Meuse dans un but tactique qui nous
échappe ... Le 21 / 20 / Septembre, nous / couchons à Rupt en Woëvre ; le 22 21 / passons à
Mouilly et couchons à Vaux les Palameix.
Glacis ravinés d’un côté, coteaux
abrupts de l’autre, les Hauts de Meuse sont couverts d’une
immense forêt de gros hêtres dépassant de toute leur tête des taillis vigoureux et drus. C’est
au milieu de tels bois que, les derniers jours de Septembre, les Allemands opérèrent comme
contre poids de la bataille de la Marne, une violente poussée dirigée de Metz sur Verdun. Là
eurent lieu de nombreux combats sans liaison auxquels le 288e prit part.
immense forêt de gros hêtres dépassant de toute leur tête des taillis vigoureux et drus. C’est
au milieu de tels bois que, les derniers jours de Septembre, les Allemands opérèrent comme
contre poids de la bataille de la Marne, une violente poussée dirigée de Metz sur Verdun. Là
eurent lieu de nombreux combats sans liaison auxquels le 288e prit part.
Le 22 Septbre au matin, le
régiment était en ligne face à l’Ennemi, sur la route qui mène de
Vaux les Palameix à St Rémy. A sa gauche, le 259e, le 283e, la 12e DI. sont de suite engagées
contre les forces ennemies ; les mitrailleuses font rage au croisement de cette route avec un
large chemin forestier dénommé “La Tranchée de Calonne”.
Vaux les Palameix à St Rémy. A sa gauche, le 259e, le 283e, la 12e DI. sont de suite engagées
contre les forces ennemies ; les mitrailleuses font rage au croisement de cette route avec un
large chemin forestier dénommé “La Tranchée de Calonne”.
Les 22e, 23e,
24e Cies du 288e RI sont envoyées à travers
bois reconnaître à 2 km aux abords
de Dommartin la Montagne si la Tranchée de Calonne était occupée par l’ennemi. La mission
est remplie sans incidents : la route est libre. Je m’expliquerai plus tard que la route de Metz à
Verdun avait dû être donnée comme limite de secteur à deux unités différentes. Comme il
arrive souvent, la liaison était mal faite et nous passions dans un “trou” de la ligne de combat.
de Dommartin la Montagne si la Tranchée de Calonne était occupée par l’ennemi. La mission
est remplie sans incidents : la route est libre. Je m’expliquerai plus tard que la route de Metz à
Verdun avait dû être donnée comme limite de secteur à deux unités différentes. Comme il
arrive souvent, la liaison était mal faite et nous passions dans un “trou” de la ligne de combat.
Le capitaine Boubée de Grammont,
n’ayant rien à faire errait dans le bois. Il nous rencontre.
- D’où venez-vous ?
Le lieutenant Fournier lui
explique la chose.
- Demi-tour. Suivez-moi.
Pour lui la tactique est simple.
On doit toujours chercher l’ennemi et toujours l’attaquer,
quelles que soient les circonstances. Nous n’avons pas trouvé l’ennemi ; nous allons le
rechercher à nouveau. Notre direction s’incline plus au nord, vers St Rémy.
quelles que soient les circonstances. Nous n’avons pas trouvé l’ennemi ; nous allons le
rechercher à nouveau. Notre direction s’incline plus au nord, vers St Rémy.
Au bout de demi-heure une patrouille
que conduit le caporal Rhodes6, le fils du directeur de
l’Ecole normale d’Auch signale l’ennemi tout près.
l’Ecole normale d’Auch signale l’ennemi tout près.
- Qu’est-ce que c’est ? clame
Boubée de Grammont, Demi-tour ! ... Lâches ! ... Et il tire le
revolver. C’est sa manière depuis un mois ... La patrouille n’insiste point, revient sur ses pas,
et par un savant crochet passe en queue de notre colonne.
revolver. C’est sa manière depuis un mois ... La patrouille n’insiste point, revient sur ses pas,
et par un savant crochet passe en queue de notre colonne.
L’ennemi existe à n’en pas douter.
Voici sur la glaise la trace en fer à cheval des talons
caractéristique des bottes allemandes ; voici dans une tranchée récemment creusée des
feuilles frais cueillies dans le but évident de servir de litière ; des cris gutturaux
accompagnent plus loin les salves d’un 77 ... Et brusquement la 22e Cie qui débouche dans le
champ bordant le bois ouvre le feu. Cris, tumulte. Nous marchons au bruit. C’est un poste de
secours allemand qui vient d’être surpris. Des blessés clopinent ; les infirmiers se rendent
sans conviction. Voilà une prise qui ne nous a pas coûté grand mal. Mais ... mais ... nous
sommes en arrière de la ligne de feu (! ?)
caractéristique des bottes allemandes ; voici dans une tranchée récemment creusée des
feuilles frais cueillies dans le but évident de servir de litière ; des cris gutturaux
accompagnent plus loin les salves d’un 77 ... Et brusquement la 22e Cie qui débouche dans le
champ bordant le bois ouvre le feu. Cris, tumulte. Nous marchons au bruit. C’est un poste de
secours allemand qui vient d’être surpris. Des blessés clopinent ; les infirmiers se rendent
sans conviction. Voilà une prise qui ne nous a pas coûté grand mal. Mais ... mais ... nous
sommes en arrière de la ligne de feu (! ?)
Soudain une fusillade crépite
derrière nous. Le fossé de la lisière du bois nous offre un abri
favorable d’où nous essayons de comprendre ce qui arrive. C’est un groupe ennemi qui nous
prend pour cible. Les balles sifflent à nos oreilles ou s’aplatissent sur la terre avec un bruit
sec. Combien de temps dure l’attente ? Une minute, deux peut-être. Notre situation n’est
guère brillante. Nous n’avons pas d’autre ressource que de faire front vers l’ennemi - et de lui
passer sur le corps ... si nous le pouvons.
favorable d’où nous essayons de comprendre ce qui arrive. C’est un groupe ennemi qui nous
prend pour cible. Les balles sifflent à nos oreilles ou s’aplatissent sur la terre avec un bruit
sec. Combien de temps dure l’attente ? Une minute, deux peut-être. Notre situation n’est
guère brillante. Nous n’avons pas d’autre ressource que de faire front vers l’ennemi - et de lui
passer sur le corps ... si nous le pouvons.
- Baïonnette au canon ! En avant !
A la baïonnette ! crie le capitaine.
La vague déferle. Une fois debout,
j’aperçois l’ennemi à genoux dans un fossé recreusé qui
sépare un taillis de la clairière dans laquelle nous sommes. Il est beaucoup moins vulnérable
que nous. J’évalue son effectif à une cinquantaine d’hommes et nous sommes 300 !
N’importe ; il est abrité ; son tir est précis et chaque coup porte. Comme dans un rêve, tandis
que je bondis, mon oeil note tel ou tel camarade qui sans autre mouvement laisse tomber son
fusil et s’écrase sur le sol la face en avant. L’ennemi est à quarante mètres. Nous nous
arrêtons. Je vois le lieutenant Fournier, le capitaine B. de Grammont tirer des coups de
revolver sur les casques à pointe. Notre ligne ouvre un feu nourri. On tire, on tire ... Je trouve
l’abri d’un hêtre ; je tire dans la position couchée ; deux camarades s’approchent du même
hêtre ; l’un s’agenouille, l’autre reste debout ; bientôt tous deux s’écroulent frappés à mort,
sur mon dos et mes pieds.
sépare un taillis de la clairière dans laquelle nous sommes. Il est beaucoup moins vulnérable
que nous. J’évalue son effectif à une cinquantaine d’hommes et nous sommes 300 !
N’importe ; il est abrité ; son tir est précis et chaque coup porte. Comme dans un rêve, tandis
que je bondis, mon oeil note tel ou tel camarade qui sans autre mouvement laisse tomber son
fusil et s’écrase sur le sol la face en avant. L’ennemi est à quarante mètres. Nous nous
arrêtons. Je vois le lieutenant Fournier, le capitaine B. de Grammont tirer des coups de
revolver sur les casques à pointe. Notre ligne ouvre un feu nourri. On tire, on tire ... Je trouve
l’abri d’un hêtre ; je tire dans la position couchée ; deux camarades s’approchent du même
hêtre ; l’un s’agenouille, l’autre reste debout ; bientôt tous deux s’écroulent frappés à mort,
sur mon dos et mes pieds.
Ce que je pense ? Rien, Peu de
chose. “Ils” me gênent pour tirer ... Changer de place ? Je n’y
songe pas : les balles passent trop près ... Je n’entends plus les coups de revolver que tirait à 3
mètres de moi le Lieutenant Fournier ; je cherche mon chef ; il gît à terre sans bouger ; le
capitaine ne crie plus : il doit être touché. J’entends une voix convulsée, éperdue, crier
“Maman! Maman!” C’est le Lieutenant Imbert, probablement blessé à mort... Je tire toujours
sur la crête de terre qui borde le fossé car je ne vois plus les Boches.
songe pas : les balles passent trop près ... Je n’entends plus les coups de revolver que tirait à 3
mètres de moi le Lieutenant Fournier ; je cherche mon chef ; il gît à terre sans bouger ; le
capitaine ne crie plus : il doit être touché. J’entends une voix convulsée, éperdue, crier
“Maman! Maman!” C’est le Lieutenant Imbert, probablement blessé à mort... Je tire toujours
sur la crête de terre qui borde le fossé car je ne vois plus les Boches.
Brusquement, j’ai l’impression que
les balles ennemies ne passent plus. Une corne jette son
appel dans les taillis : les Boches se sont échappés par la gorge de l’ouvrage et doivent
appeler du secours. Chacun se regarde. La 23e Cie n’a plus de chef : le capitaine, le
lieutenant, le sous-lieutenant ne donnent plus signe de vie ; cinquante hommes (un tiers de
l’effectif) sont morts ; nous avons une vingtaine de blessés tenant leur bras de leur main
valide ; un soldat seul est blessé aux jambes... Les coups portaient haut, mais, tirés de près, ne
pardonnaient pas.
appel dans les taillis : les Boches se sont échappés par la gorge de l’ouvrage et doivent
appeler du secours. Chacun se regarde. La 23e Cie n’a plus de chef : le capitaine, le
lieutenant, le sous-lieutenant ne donnent plus signe de vie ; cinquante hommes (un tiers de
l’effectif) sont morts ; nous avons une vingtaine de blessés tenant leur bras de leur main
valide ; un soldat seul est blessé aux jambes... Les coups portaient haut, mais, tirés de près, ne
pardonnaient pas.
Que faire ? Je suis le plus ancien
sergent de la compagnie ; nos cartouchières sont vides ; je
n’ai pas d’ordres ; nous sommes en arrière de la ligne ennemie ... Je commande “Demi-tour!”
et je reprends la route. Chemin faisant, nous retrouvons la 22e Cie, un peu moins éprouvée
que nous ; le sergent-major Vincent donne le bras à une loque humaine, le lieutenant Marien :
il est devenu chef de compagnie comme moi.
n’ai pas d’ordres ; nous sommes en arrière de la ligne ennemie ... Je commande “Demi-tour!”
et je reprends la route. Chemin faisant, nous retrouvons la 22e Cie, un peu moins éprouvée
que nous ; le sergent-major Vincent donne le bras à une loque humaine, le lieutenant Marien :
il est devenu chef de compagnie comme moi.
A travers bois, passant rochers et
ravins, à la nuit noire, nous nous retrouvons devant Vaux lès
Palameix.
Palameix.
Le lendemain on nous donna un
officier et les combats sur ces Hauts de Meuse durèrent sans
arrêt jusqu’au 26 Septembre. Alors nous descendîmes 2 à 3 km plus au Sud ; le 288e RI prit secteur au bois des Chevaliers, y creusa sa tranchée et y passa l’hiver.
arrêt jusqu’au 26 Septembre. Alors nous descendîmes 2 à 3 km plus au Sud ; le 288e RI prit secteur au bois des Chevaliers, y creusa sa tranchée et y passa l’hiver.
Nos morts du 22 Septembre sont
tombés derrière les lignes ennemies. De suite la liaison fut
faite par les Boches en face de nous et les deux tranchées se stabilisèrent là pour toute la
guerre. J’ai repris secteur dans la région en 1918 ; les lignes n’avaient pas bougé.
faite par les Boches en face de nous et les deux tranchées se stabilisèrent là pour toute la
guerre. J’ai repris secteur dans la région en 1918 ; les lignes n’avaient pas bougé.
Le Lieutenant Fournier a donc été
enterré par les Allemands ... probablement à l’endroit où il
était tombé, dans le Bois de St Rémy, à sa lisière, 1 km au Nord du carrefour Route Vaux les
Palameix à St Rémy X Tranchée de Calonne.
était tombé, dans le Bois de St Rémy, à sa lisière, 1 km au Nord du carrefour Route Vaux les
Palameix à St Rémy X Tranchée de Calonne.
Je vous précise ce point sur un
décalque de la carte d’état-major, Feuille de Commercy, (N°
52). Les deux lignes, rouge et blanc, vous précisent les positions des Français et des
Allemands qui y échangèrent 4 années durant, obus, minen et crapouillots ... Il y a toutes
chances sur mille que la tombe du Lieutenant Fournier et des ses camarades ait été
bouleversée par l’explosion d’un gros projectile. Le coin était à 2 ou 3 km des Eparges dont
le nom tint longtemps l’actualité.
52). Les deux lignes, rouge et blanc, vous précisent les positions des Français et des
Allemands qui y échangèrent 4 années durant, obus, minen et crapouillots ... Il y a toutes
chances sur mille que la tombe du Lieutenant Fournier et des ses camarades ait été
bouleversée par l’explosion d’un gros projectile. Le coin était à 2 ou 3 km des Eparges dont
le nom tint longtemps l’actualité.
C’est tout ce que je puis dire,
Monsieur. Je n’ai pas écrit mon journal de guerre ; je n’ai fait
que rassembler - pour moi et les miens - les lettres presque quotidiennes que j’écrivis à la
maison jusqu’au jour de l’armistice.
que rassembler - pour moi et les miens - les lettres presque quotidiennes que j’écrivis à la
maison jusqu’au jour de l’armistice.
Puissent-elles vous être de
quelque utilité!
Croyez bien Monsieur, à
l’expression de mes sentiments les plus distingués
Z Baqué / Directeur d’école honoraire
Vic-Fezensac (Gers)
EXTRAIT DES
CARNETS DE ZACHARIE BAQUÉ
(SEPTEMBRE-OCTOBRE 1914)
publés en 2003 par Henri Castex sous le titre Journal d'un poilu aux éditions
Imago. Elles donnent une version légèrement différente des faits racontés dans
la lettre précédente : Baqué est même revenu sur son récit le 9 octobre 1914, en
l'accompagnant d'un croquis.
Page 25
Le 12 septembre 1914
Dans la journée, le groupe de
renfort est dispersé et réparti entre les diverses
compagnies. Je suis versé à la 23e et je fais connaissance avec le sergent Amade, chef de 1/2
section à notre section commune, ci-devant instituteur à St Jean le Comtal.
compagnies. Je suis versé à la 23e et je fais connaissance avec le sergent Amade, chef de 1/2
section à notre section commune, ci-devant instituteur à St Jean le Comtal.
Les
soins de propreté dans le ruisseau de Pierrefitte prennent la soirée puis
l’étable-
bivouac nous réunit. Les anciens font défiler les gradés dont il ne reste presque plus : Castex,
sergent rengagé promu sous-lieutenant depuis quelques jours est évacué2 ; Boursier adjudant
est évacué ce jour même ; le lieutenant Fournier, dans le civil homme de lettres, est détaché à
la Brigade comme officier de liaison. Il ne reste que le capitaine, “Capitaine Boubée de
Grammont”, un preux au sens total du mot : brave, mais ignare au point d’en tirer vanité.
Avant la guerre, capitaine adjudant-major, c’est-à-dire le plus ancien des capitaines de la
garnison, donc celui qui n’a pu avancer au choix, donc ... Le 23 août, avant la bataille d’Etain,
il réunit ses hommes pour leur faire le speech suivant : “Après la bataille on comptera 70% de
morts et le reste ne vaudra pas grand chose ; je vous conseille de recommander votre âme à
Dieu. Rompez !” Un autre jour : “Vous n’êtes pas des soldats, dit-il, vous n’êtes que des
réservistes habillés en soldats, vous allez f...iche le camp aux premiers obus ; mais prenez
garde, voyez ce revolver, il est chargé ; ceux qui se trouveront à côté de moi peuvent se
considérer comme morts.”
bivouac nous réunit. Les anciens font défiler les gradés dont il ne reste presque plus : Castex,
sergent rengagé promu sous-lieutenant depuis quelques jours est évacué2 ; Boursier adjudant
est évacué ce jour même ; le lieutenant Fournier, dans le civil homme de lettres, est détaché à
la Brigade comme officier de liaison. Il ne reste que le capitaine, “Capitaine Boubée de
Grammont”, un preux au sens total du mot : brave, mais ignare au point d’en tirer vanité.
Avant la guerre, capitaine adjudant-major, c’est-à-dire le plus ancien des capitaines de la
garnison, donc celui qui n’a pu avancer au choix, donc ... Le 23 août, avant la bataille d’Etain,
il réunit ses hommes pour leur faire le speech suivant : “Après la bataille on comptera 70% de
morts et le reste ne vaudra pas grand chose ; je vous conseille de recommander votre âme à
Dieu. Rompez !” Un autre jour : “Vous n’êtes pas des soldats, dit-il, vous n’êtes que des
réservistes habillés en soldats, vous allez f...iche le camp aux premiers obus ; mais prenez
garde, voyez ce revolver, il est chargé ; ceux qui se trouveront à côté de moi peuvent se
considérer comme morts.”
Pour
un chef !...
Le 13 septembre 1914
Ordre de prendre les avant-postes autour du village. Le bataillon s’égaille ; grands
gardes et petits postes prennent position derrière les haies et à l’orée du bois. Pas une maison
dans la campagne. Où est l’ennemi ? Nous n’en savons rien. Le capitaine non plus d’ailleurs.
Inutile de le lui demander : quelques jours avant il fit creuser des tranchées tournant le dos
aux Prussiens ! Heureusement l’ennemi ne donne pas signe de vie.
Ordre de prendre les avant-postes autour du village. Le bataillon s’égaille ; grands
gardes et petits postes prennent position derrière les haies et à l’orée du bois. Pas une maison
dans la campagne. Où est l’ennemi ? Nous n’en savons rien. Le capitaine non plus d’ailleurs.
Inutile de le lui demander : quelques jours avant il fit creuser des tranchées tournant le dos
aux Prussiens ! Heureusement l’ennemi ne donne pas signe de vie.
A
quinze heures un orage se déclare. Nous cherchons refuge sous les gerbes
d’avoine
qui sont toutes dans les
qui sont toutes dans les
Page 26
champs. Les meules deviennent des
cabanes après avoir servi de matelas ; bientôt elles sont
rempées et s’égouttent sur nous. Dessus ou dessous, c’est tout comme ; nous sommes trempés
comme des canards.
rempées et s’égouttent sur nous. Dessus ou dessous, c’est tout comme ; nous sommes trempés
comme des canards.
Heureusement
qu’à la nuit, ordre est donné de reprendre les cantonnements.
14 septembre 1914
Egouttés mais non pas secs, à la nuit tombante, nous sommes tous alertés pour
reprendre le chemin du Nord par lequel nous sommes arrivés. Nuit noire, d’un noir d’encre.
Je ne distingue rien ; je n’ai d’yeux que pour la silhouette de celui qui me précède et qui est
tout mon univers. De vagues, très vagues silhouettes dessinent les frondaisons des arbres de
chaque côté de la route ; des camarades disent que nous traversons une forêt ; je ne vois rien.
La pluie tombe ; je fais le dos rond sans pouvoir empêcher l’eau de dégouliner du képi dans
mon cou.. La terre est une mare ; on ne peut se coucher au moment des haltes ; La fatigue est
d’autant plus forte ; je marche comme un somnambule les yeux fermés, ouverts de seconde
en seconde pour repérer la silhouette du camarade qui est devant moi.
Egouttés mais non pas secs, à la nuit tombante, nous sommes tous alertés pour
reprendre le chemin du Nord par lequel nous sommes arrivés. Nuit noire, d’un noir d’encre.
Je ne distingue rien ; je n’ai d’yeux que pour la silhouette de celui qui me précède et qui est
tout mon univers. De vagues, très vagues silhouettes dessinent les frondaisons des arbres de
chaque côté de la route ; des camarades disent que nous traversons une forêt ; je ne vois rien.
La pluie tombe ; je fais le dos rond sans pouvoir empêcher l’eau de dégouliner du képi dans
mon cou.. La terre est une mare ; on ne peut se coucher au moment des haltes ; La fatigue est
d’autant plus forte ; je marche comme un somnambule les yeux fermés, ouverts de seconde
en seconde pour repérer la silhouette du camarade qui est devant moi.
Halte
le long des maisons du village de Courrouvre. Un commandant d’artillerie passe
au galop de son cheval et jette dans la nuit des cris de victoire : “Les Russes envahissent
l’Allemagne, les Cosaques sont à trois jours de Berlin !” Sensation ! Depuis le temps que
nous reculons...
au galop de son cheval et jette dans la nuit des cris de victoire : “Les Russes envahissent
l’Allemagne, les Cosaques sont à trois jours de Berlin !” Sensation ! Depuis le temps que
nous reculons...
En
route ! Au milieu du village de Rambluzin nous quittons le grand chemin pour
prendre à droite une rue du village. Trois barricades coupent ce chemin ; on a bien déplacé de
quelques centimètres les chars et les faucheuses entremêlés pour ouvrir un passage “en
chicane” : le passage est malaisé. La tête de la colonne poursuit sa course, la queue marque le
pas, la colonne se cisaille ... Le chemin devient abrupt : il
prendre à droite une rue du village. Trois barricades coupent ce chemin ; on a bien déplacé de
quelques centimètres les chars et les faucheuses entremêlés pour ouvrir un passage “en
chicane” : le passage est malaisé. La tête de la colonne poursuit sa course, la queue marque le
pas, la colonne se cisaille ... Le chemin devient abrupt : il
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mène sur un vaste plateau formant
la ligne de partage des eaux entre la Seine et la Meuse.
Souilly où nous avons laissé les Boches le 10 septembre est à 4 kilomètres au N.E. L’ennemi
ne nous suivait donc pas durant notre retraite ... C’est du moins ce que je puis penser ; car
pour l’instant je ne pense pas. Le vent fait rage, la pluie tombe à torrents ; la bourrasque
balaye tout dans la nuit. De section et de compagnie il ne faut pas parler ; deux hommes
m’ont suivi ; tout le reste est troupeau appartenant à d’autres bataillons, à des troupes du
Génie, à tout ce que l’on veut.
Souilly où nous avons laissé les Boches le 10 septembre est à 4 kilomètres au N.E. L’ennemi
ne nous suivait donc pas durant notre retraite ... C’est du moins ce que je puis penser ; car
pour l’instant je ne pense pas. Le vent fait rage, la pluie tombe à torrents ; la bourrasque
balaye tout dans la nuit. De section et de compagnie il ne faut pas parler ; deux hommes
m’ont suivi ; tout le reste est troupeau appartenant à d’autres bataillons, à des troupes du
Génie, à tout ce que l’on veut.
Le
capitaine s’obstine à suivre le règlement. Il hurle dans la tourmente et
ramasse
quelques hommes qu’il place ainsi : “1re section au Nord, 2e à l’Est, 3e au centre ; la 4e en
réserve générale !” La “réserve générale”, c’est deux hommes et moi ; quelle ressource !
Quant aux sections de couverture elles sont aussi inexistantes que la mienne ; elles sont
réduites à des ombres qui errent quelque part sous la pluie, dans le noir.
quelques hommes qu’il place ainsi : “1re section au Nord, 2e à l’Est, 3e au centre ; la 4e en
réserve générale !” La “réserve générale”, c’est deux hommes et moi ; quelle ressource !
Quant aux sections de couverture elles sont aussi inexistantes que la mienne ; elles sont
réduites à des ombres qui errent quelque part sous la pluie, dans le noir.
Sous
la pluie les groupes s’agglutinent. Une partie de la compagnie du Génie est
près
de nous. Chacun essaye de se placer insidieusement sous le vent du groupe et de faire du
voisin un paravent ; le voisin fait de même ... Toute la nuit nous ferons ainsi les chevaux de
bois, l’arme au pied, trempés jusqu’aux os, grelottant de froid. Cette nuit est celle qui de toute
la guerre me rappelle la plus grande somme de souffrances physiques endurées sans savoir
pourquoi.
de nous. Chacun essaye de se placer insidieusement sous le vent du groupe et de faire du
voisin un paravent ; le voisin fait de même ... Toute la nuit nous ferons ainsi les chevaux de
bois, l’arme au pied, trempés jusqu’aux os, grelottant de froid. Cette nuit est celle qui de toute
la guerre me rappelle la plus grande somme de souffrances physiques endurées sans savoir
pourquoi.
D’ennemi
point. Nos avant-postes n’ont rien vu. Quand vient le matin la nouvelle
circule que les cavaliers ont pu entrer dans Souilly d’où les Boches sont partis (ont dit les
habitants) depuis le 10 au soir ! Que faisions-nous donc à Pierrefitte ? Et que faisons-nous ici
? Comme il est vrai que la guerre est une lutte de volontés ? et que le vaincu est bien celui qui
croit l’être ?
circule que les cavaliers ont pu entrer dans Souilly d’où les Boches sont partis (ont dit les
habitants) depuis le 10 au soir ! Que faisions-nous donc à Pierrefitte ? Et que faisons-nous ici
? Comme il est vrai que la guerre est une lutte de volontés ? et que le vaincu est bien celui qui
croit l’être ?
La
pluie cesse ; le vent continue. Il nous sèche un peu en nous faisant grelotter
beaucoup. Je ne vois pas ma figure n’ayant pas de glace, mais je la compare à celle de mes
camarades que je vois sales, hâves, noirs de
beaucoup. Je ne vois pas ma figure n’ayant pas de glace, mais je la compare à celle de mes
camarades que je vois sales, hâves, noirs de
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boue et de sueur. Le capitaine
entr’autres ayant perdu sa capote avec son cheval, tordu par la
diarrhée mais ne soufflant mot, fait peine à voir.
diarrhée mais ne soufflant mot, fait peine à voir.
Ainsi
se passe la journée. Et comme il n’y a pas d’ennemi le soir nous descendons
cantonner dans Rambluzin. Etable, paille, feu, repos pour se nettoyer et pour faire de la
soupe.
C’est tout ce que nous pouvons demander.
cantonner dans Rambluzin. Etable, paille, feu, repos pour se nettoyer et pour faire de la
soupe.
C’est tout ce que nous pouvons demander.
16 septembre 1914 Bien
chères,
Depuis deux jours notre régiment se repose. On touche régulièrement ses vivres, mais
on ne peut y ajouter de supplément. Dans un village comme Lannepax cantonnent six
régiments.
L’argent n’a pas de cours. Le pays est drôle ; il n’y a que des villages ; pas une seule
maison dans la campagne. Les maisons ont d’immenses granges où l’on entre la gerbe pour
l’y garder tout l’hiver. On peut donc facilement cantonner. mais quelles flambées quand
l’ennemi fait brûler un village ! Chaque nuit l’horizon s’embrase de partout.
L’exode
des ruraux fuyant les Allemands est ce qui nous frappe le plus.
Bien
bons baisers ; une pensée de tous les instants.
Z.B.
17 septembre 1914 Etape
de Rambluzin à Belrupt ( 5 km S.E. de Verdun)
par
Villers - Monthairon - Dugny
10.000
vaches laitières entre la Meuse et la route.
Les
propos du capitaine
Bien
chères,
Je n’ai pas encore reçu une seule de
vos lettres. Je suppose qu’il doit en être de même de celles que je vous ai
adressées. Je souhaite que vous n’ayez pas trop d’inquiétudes.
Je
vous ai envoyé ce jour un télégramme pour vous dire que ma santé est bonne. Je
ne souffre que de la fatigue. “Nos nez prennent des tons de vieille ivoire”.
Nous
sommes au repos ; il pleut ; je dors ; ou je
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pense à vous toutes. Vous serrer
dans mes bras est le leit-motiv de toutes mes pensées.
Le 19 septembre 1914 Etape
de Belrupt à Herméville
Coteaux
boisés de la rive droite de la Meuse
Vue
de Verdun et des casernes St Michel
Chemins
de fer à voie étroite desservant les forts.
Batteries
de 155 dissimulés au long de la route
Fort
de Moulainville avec ses buissons de fil de fer rouillés hérissant les coteaux
(Comment pouvoir passer de tels obstacles ?)
Un
moment la grand’route et la voie ferrée.
Fils
télégraphiques pendant lamentables. Oeuvre des uhlans passés là.
Au
pied des Côtes de Meuse, la Woëvre. Argileuses (?), Mares ; prés verdoyants le
long du ruisseau d’Eix.
Gare
d’Eix - Moranville - Grimaucourt - Herméville.
Le 20 septembre 1914 Herméville.
Notre
commandant (Chef de Bataillon Hiel4) remplace le colonel Simonot5 évacué blessé. Le capitaine Roullin6 qui
remplace le commandant Hiel tombe de cheval en entrant à Herméville. On dit
qu’il est devenu fou. (Et ce sera vrai.) Notre capitaine prend le commandement
du bataillon et le lieutenant Fournier reprend celle de la compagnie. Quel
hourvari !
Avant
d’entrer dans Herméville nous croisons des unités du XVe Corps.
-
Où sont les Boches ?
-
Tout près.
-
Ca chauffe ?
-
Ca se calme.
Herméville
a reçu des obus ; l’un d’eux a éventré l’église ; tous les habitants n’ont
pourtant pas fui ; un vieux nous signale les Boches cachés dans les bois de
Warcq et Braquis sur la ligne d’Etain à 3 kilomètres.
Le
bataillon est en cantonnement d’alerte. Nous dormons dans les granges mais nous
fournissons dans les vergers du village un cordon de sentinelles pour
surveiller les environs.
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Alerte
dans la nuit. La fusillade crépite et chacun prend sa place de combat aux
meurtrières des maisons. Le premier bruit passé, il faut que j’aille
patrouiller dans la plaine. J’ai surtout peur de mes sentinelles ; et il y a de
quoi ... Dans leur zone de surveillance je m’avance en rampant et en me faisant
connaître. Rien ne répond. Je continue à héler dans la nuit. Jamais de réponse.
Je finis par retrouver mes deux hommes dans le fossé où je les mis, le nez dans
l’herbe, attendant que l’ennemi passe ou qu’il les cueille ... Nous sommes bien
gardés.
La
cause du bruit se devine bientôt. C’est une bande de chevaux sans maîtres que
la peur et le changement d’habitudes a fait redevenir sauvages et qui se
sauvent d’un camp à l’autre sans se laisser approcher.
Le
deuxième convoi de renfort nous arrive amené par le sous-lieutenant Imbert, un
professeur du Lycée d’Auch qui est versé à notre compagnie. Je cause volontiers
avec lui. Comme je trouve la guerre longue, il me dit qu’il la croit devoir
être très dure, que nos sacrifices seront énormes et que quinze ans après la
paix nous nous ressentirons encore des malheurs de la guerre !.. Cela me glace.
Mes
chéries,
Je n’ai pas encore reçu de vos
nouvelles. Rien d’étonnant ; nous allons constamment d’un village à l’autre.
J’ai eu l’occasion - rare - de
pouvoir vous passer Mercredi un télégramme-visé vous disant que ma santé est
bonne. Elle continue à l’être. Toutefois nous souffrons de la température
inclémente qui sévit depuis une dizaine de jours.
Nous
n’avons rien à acheter ici sauf quelques cochons de lait aussitôt mangés que
tués, “usclés” et rôtis.
Je
ne vous dis rien des opérations ; c’est défendu ; et puis nous en savons
beaucoup moins que ce que disent les journaux.
Z.B.
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Je ne dis pas
que la diarrhée me laisse absolument sans force sur un grabat de paille
et que je serais mort d’inanition sans le dévoûment de mes hommes qui me
portent la pâtée et me forcent à avaler un morceau.
Jamais
de sommeil non plus. Quand les Boches ne grillent plus les villages c’est nous
qui allumons les incendies. Ce soir l’épicerie du village a flambé, mise à mal
par l’inadvertance d’un des nôtres qu’on ne s’amuse pas à rechercher.
Le 21 septembre 1914 - Etape de Herméville
à Rupt en Woëvre
Nous
faisons en sens inverse la route du 19, et par la crête des Hauts de Meuse nous
arrivons quand le jour baisse à la porte du fort du Rozellier sur la route qui
mènede Verdun à Metz.
La
nuit tombe et nous nous engageons,
dans les routes forestières qui traversent la forêt d’Amblonville. Je me traine
par un effort de volonté, mais je suis un automate qui ne connait que le sac de
celui qui est devant moi. Vingt et quinze, cela fait trente-cinq kilomètres
foulés aux pieds quand nous arrivons vers onze heures de la nuit à Rupt en
Woëvre7 .
Je
m’écrase sur le plancher d’une maison abandonnée, le sac servant d’oreiller.
Il
n’est pas jour qu’on crie “alerte !” et qu’il faut s’en aller ailleurs. Où ?
Qu’importe ! Je ne suis capable que de suivre un sac.
Le 22 septembre 1914. L’aube
point. Aucun horizon ne permet de prendre un repère. Au
pied du village est un ravin plein de brume dense que cette brume fait supposer
encore plus profond.
Descente
vers Mouilly, un gros village abandonné où je remarque un château d’eau
magnifique au centre du village, un groupe de pierre abritant fontaines et
lavoirs. Montée dans les bois de Ranzières et cheminement le long de la crête
de Montetôt. Descente nouvelle, en lacet, cette fois-ci
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vers le village de
Vaux-les-Palameix aux ravins complantés d’osiers (Mouilly est le centre
important de la vannerie industrielle de la Meuse). Notre marche serpentine
continue par l’ascension de la route qui mene de Vaux à St Rémy et aux Eparges.
Sur
le plateau qui nous surplombe à l’Est le génie travaille furieusement à creuser
des tranchées Contre qui donc ? Nous avons laissé l’ennemi à Etain ... à 40 km
... Décidément je n’ai pas encore la notion des masses de manoeuvre.
A
l’intersection de notre route et de la route appelée la Tranchée de Calonne
nous sommes placés en tirailleurs dans le fossé : on nous dit que nous devenons
soutien du 259e engagé plus avant dans la bois. La danse commence bientôt. Nous
ne voyons rien mais nous entendons crépiter les mitrailleuses qui tricotent
furieusement sous la feuillée. Tac! Tac! Tac! martèlent lourdement les machines
boches sans essouflement et sans arrêt. Triquetraque - triquetraque disent les
nôtres dans une galopade arrêtée bientôt faute de souffle.
Un
officier boche passe porté sur un brancard par 4 hommes ; un capitaine
l’interroge ; on va essayer de lui faire dire son secret, sans respect pour ses
blessures.
Vers
midi 3 compagnies du bataillon reçoivent l’ordre d’aller en reconnaissance à
travers bois se rendre compte si à 3 kilomètres à vol d’oiseau le village de
Dompierre-aux-Bois8 est occupé
par l’ennemi.
Plus
tard à la demande du commandant Mariande, commandant du dépôt de Mirande, je
faisais de cette journée le compte-rendu suivant :
Anecdote.
Glacis
ravinés d’un côté, coteaux abrupts de l’autre, les Hauts-de-Meuse ne peuvent
mieux se comparer qu’à la croupe séparant l’Osse de la Baïse. Mais ils sont
couverts d’une immense forêt de gros hêtres dépassant de toute leur tête des
taillis vigoureux et drus.
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C’est au milieu de tels bois que, les derniers jours de
septembre, les Allemands opérèrent, (comme contre-poids de la bataille de la
Marne) une violente poussée dirigée de Metz sur Verdun. Là eurent lieu de
nombreux combats sans liaison auxquels le 288e prit part.
Le
22 septembre 1914 au matin, le régiment était en ligne, face à l’Est, sur la
route qui mène de Vaux-les-Palameix à St Rémy. A sa gauche, le 259e, le 283e,
la 12e Division sont de suite engagés contre des forces ennemies ; les
mitrailleuses font rage au croisement de cette route avec un large chemin
forestier dénommé “La Tranchée de Calonne”.
Trois
compagnies du 288e (les 22e - 23e - 24e) - la 21e étant soutien d’artillerie -
furent envoyées à travers bois reconnaître, à 2 km aux abords de Dommartin la
Montagne si un chemin était occupé par l’ennemi. La mission fut remplie sans
incidents : la route était libre ; à travers les ravins et les carrières du
bois nous n’avions pas aperçu l’ennemi.
Je
m’expliquai, plus tard, que la route Verdun-Metz9 avait dû être donnée
comme limite de secteur à deux unités différentes. Comme cela aura souvent
lieu, la liaison était mal faite et nous passions dans “un trou” de la ligne de
combat.
Le
capitaine Boubée de Grammont, n’ayant rien à faire errait dans le bois. Nous le
rencontrons à retour.
- D’où venez-vous ?
Le lieutenant Fournier lui
explique la chose.
- Demi-tour. Suivez-moi.
Pour
lui la tactique est inexistante. On doit toujours chercher l’ennemi et toujours
l’attaquer, quelles que soient les circonstances. Nous n’avons pas trouvé
l’ennemi ; nous allons le rechercher à nouveau. Notre direction s’incline plus
au nord, vers St Rémy. Au bout de demi-heure de marche, une patrouille que
conduit le caporal Rhodes10, le fils du directeur de l’Ecole normale d’Auch signale
l’ennemi tout près.
- Qu’est-ce que c’est ? clame
Boubée de Grammont, Demi-tour ! ... Lâches ! ... Et il tire le revolver ...
Décidément nous avons un drôle de chef. La patrouille n’insiste point, elle
revient sur ses pas et par un savant crochet passe en queue de colonne.
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L’ennemi
existe à n’en pas douter. Voici sur la terre glaise la trace en fer à cheval du
talon caractéristique des bottes allemandes ; voici dans une tranchée de 50
centimètres précédemment creusée des feuilles frais-cueillies dans le but
évident de servir de litière. A notre gauche on entend des cris dans
l’intervalle qui sépare le bruit des détonations d’une batterie de 77.
Sur
la route Verdun-Metz11 nous trouvons un tracteur automobile abandonné dans le
fossé. Brusquement la 22e Cie qui débouche dans le champ bordant le bois ouvre
le feu. Cris, tumulte. Nous allons à droite du côté du bruit. C’est un poste de
secours allemand qui vient d’être surpris. Des blessés clopinent, les
infirmiers se rendent sans conviction ; voilà une prise qui ne nous a pas coûté
grand mal.
Soudain
une fusillade crépite derrière nous. Le fossé de la lisière du bois nous offre
un abri favorable d’où nous essayons de comprendre ce qui arrive. L’idée
première est que la 21e Cie qui s’est perdue en nous suivant vient d’apercevoir
nos allemands et tire sur nos prisonniers. Mais les balles passent trop près de
nous ; c’est un groupe ennemi qui nous prend pour cible. Les balles sifflent à
nos oreilles ou s’aplatissent sur la terre avec un bruit sec.
Combien
de temps dure l’attente ? Une minute, deux peut-être. Notre situation n’est
guère brillante. Nous n’avons pas d’autre ressource que de faire front à
l’ennemi et à lui passer sur le corps ... si nous pouvons.
- Baïonnette au canon ! En avant !
A la baïonnette ! crie le capitaine.
La
vague déferle. Une fois debout j’aperçois l’ennemi à genoux dans un fossé recreusé
qui sépare le taillis de la clairière dans laquelle nous sommes. Il est
beaucoup moins vulnérable que nous. J’évalue son effectif à une cinquantaine
d’hommes et nous sommes trois cents. N’importe, son tir est précis ; chaque
coup porte. Comme dans un rêve, tandis que je bondis, mon oeil note tel et tel
camarade qui sans autre
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mouvement laisse tomber le fusil
et s’écrase sur le sol la face en avant. L’ennemi est à quarante mètres, pas
davantage. Nous nous arrêtons ; je vois le lieutenant Fournier, le capitaine B.
de Grammont tirer des coups de revolver sur les casques à pointe. Notre ligne
ouvre un feu nourri. On tire, on tire ... Une page des théories sur le service
en campagne me vient à la mémoire : Eloignons-nous des groupes ... utilisons l’abri
d’un arbre ... mettons-nous à genoux ... Mettons-nous à plat-ventre ...
Décidément j’ai raison d’utiliser le terrain. Tandis que je tire un peu à
l’abri du tronc d’un hêtre et d’une grosse racine horizontale, deux camarades
s’approchent du même hêtre ; l’un s’agenouille, l’autre reste debout ; bientôt
tous deux s’écroulent frappés à mort, étendus sur mon dos et sur mes pieds.
Ce
que je pense ? Rien. Peu de chose. “Ils” me gênent pour tirer ... Quitter la
place ou la position ; je n’y pense pas ; les balles passent trop près. Je
n’entends plus les coups de revolver que tirait à 3 mètres de moi le lieutenant
Fournier ; je cherche mon chef ; il gît à terre sans bouger ; le capitaine ne
crie plus : il doit être touché. J’entends une voix convulsée, éperdue, crier
“Maman! Maman!” C’est le lieutenant Imbert, probablement blessé à mort... Je
tire toujours sur la crête de la terre qui borde le fossé car je ne vois plus
les boches.
Brusquement,
j’ai l’impression que les balles ennemies ne passent plus. Une corne jette son
appel dans le taillis. Les Boches se sont échappés par la gorge de l’ouvrage et
doivent appeler du secours pour la contr’attaque. Chacun se regarde. La 23e Cie
n’a plus de chef : le capitaine, le Lieutenant, le sous-lieutenant ne donnent
plus signe de vie ; quelque cinquante hommes, un tiers de l’effectif, sont
morts ; nous avons une dizaine de blessés tenant leur bras de la main valide ;
un soldat seul est blessé aux jambes.
Que
faire ? Je suis le plus ancien sergent de la compagnie ; nos cartouchières sont
vides ; je n’ai pas d’ordres ... Je commande “Demi-tour! Suivez-moi !” et je
reprends la route par
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où nous arrivâmes. Chemin faisant,
je rencontre la 22e Cie, un peu moins éprouvée que nous. Le sergent-major
Vincent donne le bras à une loque humaine, le lieutenant Marien, frappé de
gâtisme subit12 au milieu du combat et que je retrouverai à la fin de la
guerre affligé d’un hémiplégisme incurable.
A
travers bois, passant rochers et ravins, à la nuit noire, nous nous retrouvons
devant Vaux-les-Palameix. Dans les rues errent des conducteurs de voitures. -
Où est le régiment ? Il s ne savent. Une maison est ouverte ; nous entrons.
Nous nous affalons, fourbus, ruisselants de sueur, sur la litière d’un hangar.
On
dit que les émotions “ça creuse” ; cela n’est pas vrai ! Nous n’avons vécu que
des bouchées de pain avalées de ci - de là dans la journée ; nous pourrions
manger ici. Ca ne passe pas. Nous pourrions faire un peu de cuisine ; des
lapins sont dans une cage ; nous n’y touchons pas ... Notre pensée est toute à
l’alerte, aux risques courus, aux pauvres camarades laissés là-bas.
Avec
le repos, l’appétit vient. Les plus futés fouinent dans la maison, bousculent
une porte ; trouvent du café, des pommes de terre. Au matin les scrupules sont
oubliés ; les lapins ont passé de vie à trépas, et des cages dans nos musettes.
On verra à les utiliser.
Le 23 septembre 1914 .- D’après les nouvelles le régiment - ou pour mieux dire le
5e Bataillon serait toujours aux abords de la Tranchée de Calonne. C’est là que
nous nous dirigeons au matin.
Nous
retrouvons là, en effet, le reste du régiment et après un bref colloque - pour
la forme - sur ce que nous étions devenus, on me donne le commandement de la
compagnie et on nous place dans le fossé de la route, face au bois, à travers
lequel nous ne voyons rien. Une heure après notre compagnie est déclarée
réserve, c’est-à-dire qu’on la met 30 mètres (!) en arrière de la ligne
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en colonne de sections, attendant
les événements. C’est maintenant plus au nord que la fusillade se fait
entendre, vers St Rémy et vers Les Eparges. De loin en loin, un 75 ou un 77,
“fusant” éclate ici ou là. L’un d’eux éclate tout au-dessus de nous : beaucoup
de bruit, un peu de fumée, et comme une dégringolade de pois-chiche
rebondissant de branche en branche avant de tomber à terre.
Vers
midi un jeune sous-lieutenant - le s/Lieutenant Castex, “dés-évacué” depuis son
départ vieux de huit jours - rejoint la compagnie et en prend le commandement13. Selon
les ordres qu’il reçoit du commandant Hiel, il nous reporte à 200 mètres en
arrière du carrefour, toujours dans le bois, en bordure de la Tranchée de
Calonne, où nous prenons la position du tireur couché, espacés par groupes de
sections.
Mais
qu’est-ce que ce groupe à côté de nous ? Jamais je n’oublierai ce spectacle.
Une section du 259e est alignée comme nous, dont tous les hommes sont morts, la
tête trouée d’une balle. Pas une blessure en un autre point du corps ... Le
drame est vite reconstitué. Faite prisonnière hier, en un moment critique, les
vainqueurs craignant de ne pouvoir l’emmener, la section fut fusillée sur place
à l’endroit où nous la trouvons14. L’adjudant occupe l’un des bouts, le sergent-major est à
l’autre bout de l’alignement, son sac éventré laissant échapper les livrets
matricules des hommes de la Cie. Après le crime le vol. Tous les sacs sont
ouverts, fouillés, délestés de ce qui a pu tenter la cupidité des vainqueurs.
Deux jours (mot remplaçant “heures” rayé) nous restons en ce lieu, ne pouvant
détourner les yeux de ce spectacle macabre, ayant l’appréhension (si nous
écartions un moment par nécessité) de revenir nous placer à côté des morts au
lieu de nous recoucher à côté des dormeurs.
Le 24 septembre 1914 .- A
16 heures, le lendemain, grand hourvari ; la fusillade éclate soudain devant
nous. Les Boches se sont patiemment avancés dans le bois fourré et donnent
l’assaut avant seulement d’avoir été aperçus. - “Hoch! Hoch!” les entend-on
crier
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Par une éclaircie, un moment,
j’aperçois une colonne par quatre qui s’avance, baïonnette en avant, guidée par
un grand diable de tambour tapotant avec rage un minuscule caisse qu’il porte
devant la poitrine.
Le
coup de bélier est dur ; les nôtres sont bousculés. -”Rassemblement en arrière
!” crie le commandant Hiel. “Au carrefour en arrière !”
J’avoue
que nous mettons un peu de hâte dans l’exécution de cet ordre. Pour ma part,
afin d’éviter la route, je fonce tête baissée dans un taillis inextricable et
je finis par me retrouver à 1 km en arrière sur la route qui mène de St Rémy à
Mouilly. Puis nous ouvrons le feu. Sur quoi ? Je n’en sais rien. “Sur l’ordre”
déclara un loustic.
A
St Rémy et aux Eparges, la 12e D.I. est aussi très malmenée ; le commandant de
la Brigade craint d’être tourné et ordonne la retraite dans la direction de
Mouilly. Le chemin qu’il faut suivre est un ravin encaissé bordé par le bois à
droite par un plateau nu à droite. Au long des pentes les attardés se
précipitent ; le Génie prend sur le plateau pour aller plus vite ; sur la route
on va sans faire mine de s’arrêter. Plus d’unités et plus de distances ; nous
ne sommes qu’un troupeau. Ainsi nous allons, traversant Mouilly pour nous
arrêter au Moulin-Bas qui est à un demi kilomètre à l’ouest.
L’artillerie
qui nous accompagne retourne ses pièces et tire à toute volée dans le bois pour
arrêter l’ennemi. Elle n’a pas de peine d’ailleurs ; l’ennemi ne débouche pas
des taillis. Sans grande peine, les trois régiments se reforment ; on compte
les disparus et on attend.
Quand
la nuit tombe, nous reprenons le mouvement en avant ; nous traversons Mouilly,
nous gagnons le ravin où passe le ruisseau de la commune et nous allons
bivouaquer à l’abri d’un bosquet ou d’une corne de bois. Bivouaquer ? Oui,
coucher par terre, au pied des
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faisceaux, sans paille et sans
couverture. L’Est a un climat continental ; les nuits extrêmement froides
succèdent à des jours très chauds. dans ce fond de vallée encaissée, la
température devient bientôt extrêmement froide ; des ombres se lèvent et battent
la semelle pour se réchauffer ; il est interdit d’allumer du feu ; nous
grelottons.
Avec
quel soulagement nous voyons arriver le jour.
Le 25 septembre 1914 .- Ainsi
qu’ils ont coutume de le faire tous les matins, les artilleurs commencent
leur tir. Ils tirent “quelque part” dans la forêt, pour “purger les bois”,
comme ils disent. Pincée de sel dans la rivière ...
La
Division s’ébranle et se répand dans les bois au sud de Mouilly (Bois Le
Vionlut, Bois de Ranzières. Nous n’avons pas plutôt pris possession d’un fossé
que nous allons creuser en tranchée que la 23e Cie est désignée pour aller
soutenir la 12e DI engagée à notre droite et qui n’arrive pas à tenir tout le
front qu’on lui a donné.
Vers
10 heures la compagnie arrive à la Tranchée de Calonne, au carrefour de la
route Mouilly-St Rémy où elle s’arrêta hier. Le ... régiment (de Reims) à qui
nous sommes prêtés nous fait immédiatement “le coup de l’invité” ; on appelle
ainsi en argot militaire, le fait d’offrir la plus mauvaise place ou l’endroit
le plus dangereux. Tandis que “les gâs du Nord” gagnent le bois fourré, nous
sommes chargés de garder la route.
A
7 ou 800 mètres, vers l’endroit où fut fusillée la section du 259e, les
Allemands s’agitent ; nous ouvrons le feu ; ils ripostent. Ma section est en
tirailleurs, à genoux derrière les arbres. Ainsi que le faisait le capitaine,
je me promène de long en large derrière les hommes, disant un mot à chacun.
C’est idiot ; on se fait voir et on montre sa troupe. Mais c’est la mode. Notez
que cela ne m’amuse pas du tout et que je me passerais fort bien d’entendre
siffler les balles que les Boches tirent sur moi comme étant le plus visible.
Pourtant aucune ne me touche ; 7 de mes hommes sont blessés en dix minutes.
...
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Envoyez-moi, chacun, à un jour
d’intervalle : Deux caleçons de laine, une chemise de molleton et un jersey. La
poste accepte les paquets jusqu’à 500 gr.
Tous
les vicois vont bien. Nous sommes dans des tranchées dans l’expectative, ...
depuis 10 jours au même point.
Bons
baisers pour Claire qui m’écrit gentiment.
Le
meilleur de mon coeur à vous partager.
Z.B.
Le (Vendredi) 9 octobre 1914
.- Mes chéries,
Quoique
j’ai pu vous dire je reconnais à la réflexion, que j’ai dû vous paraître bien
las et abattu ces jours derniers. J’avoue la chose ; j’avoue que j’étais
souffrant ..., parce que je suis guéri. Oh! ça a été peu de chose : la diarrhée
générale qui a sévi sur tout le régiment (air froid et humide, viande
fiévreuse, eau quelconque) cette diarrhée qui petit à petit vous vide le coeur,
vous abrutit de nausées, vous rend les jambes molles et vous laisse aussi
inertes qu’un morceau de bois. J’ai eu quatre jours de repos pour suivre le
train de combat, sans aucun soin, sans même être ravitaillé ; la diète m’a guéri.
Ca va. Ne pensez plus au mal. L’appétit est revenu.
Alors
je me reconnais l’esprit assez froid pour vous raconter une aventure. C’était
le mardi 22 Septembre, moment où se seraient faites à Vic les courses de
chevaux. Deux compagnies dont la mienne faisaient une reconnaissance au milieu
de la forêt d’Amblonville qui a une vingtaine de km de long. On signale les
Allemands dans une clairière. Nous nous mettons en tirailleurs pour les
poursuivre, tandis qu’ils fuient dans un champ d’avoine. Tout à coup, les balles
se mettent à pleuvoir par derrière. Et ça sifflait ! Un fossé est propice ; on
se met dedans. Ce que je pensais ? - Rien. J’attendais ; je regardais ...
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en patois) “Cessez le feu!” ; le
feu ne cesse pas. C’est un parti allemand qui tire sur nous. Que faire ? Sortir
et faire face en arrière. Il était temps. À 40 mètres, les Allemands sortaient
d’une tranchée pour venir nous prendre. Devant notre attitude ils rentrent
précipitamment et le feu s’ouvre des deux côtés. Cà sifflait ! On s’abritait
derrière les arbres ... Je tirais couché derrière un hêtre ; deux camarades
debout s’abattent sur mes pieds. Je ne pensais qu’à tirer, vrai, à rien de
plus, sauf que le souvenir d’aventure semblable racontée à Vic par quelque
vieux de 70 me revenait à la mémoire.
Enfin
nous tirons tant et si bien que les Allemands cessent le feu et s’enfuient dans
le bois. Nous les entendons corner pour se rallier. Et comme ils ont l’habitude
de revenir en force, nous avons cessé de progresser pour reprendre le chemin du
régiment.
Sur
4 officiers, un seul était (rayé : sain et sauf) rentrait avec nous. J’étais sain et sauf. Le soir au
cantonnement les réflexions tristes nous assaillent...
“Puis
l’oubli vient au coeur comme aux yeux le sommeil !”
Vos
lettres, mes chéries, me mettent du baume au coeur. Et chose bizarre, au milieu
des misères incessantes qui nous raccornissent (sic) les sentiments, elles nous sont la délicieuse chose qui
puisse réellement me faire venir les larmes aux yeux.
Les
vendanges doivent être faites sans doute et les classes sont reprises. Tâchez
toutes de mener l’existence paisible de jadis pour que j’aie l’espoir de
retrouver à la même place les coins familiers que je n’oublie pas.
De
gros et nombreux baisers. Que ne puis-je vous les faire.
Z.B.
P.S. Envoyez-moi une paire de gants
bien chauds, une paire de manchettes (pour les poignets), un vieux foulard et
quelques épingles doubles.
La suite de ces carnets, ne
concernant pas la mort d’Alain-Fournier et de ses compagnons,
n’est pas retranscrite ici.
n’est pas retranscrite ici.
LETTRE DE PAUL MARIEN
À M. INGLESSI
AU SUJET DU COMBAT DU
22 SEPTEMBRE 1914
Une copie de cette lettre a été transmise à Alain Rivière, neveu d’Alain-Fournier par Alain Calmat,
ancien ministre délégué à la
Jeunesse et aux Sports de 1984 à 1986, puis député du Cher et maire de
Livry-Gargan. Elle aurait été trouvée dans un exemplaire de l’édition du Grand Meaulnes publiée chez Gallimard, le
15 décembre 1927, avec des illustrations de Galanis.
(sans
date apparente)
Cher
Monsieur Inglessi
Vous m’avez demandé, lors de ma dernière visite, de faire quelques
efforts de mémoire et de vous entretenir de la disparition de mon bon camarade
Henri Fournier.
Hélas ! son souvenir ne
m’a jamais quitté, et je vais encore revivre avec vous les cruelles circonstances
de sa disparition.
En septembre 1914, je commandais la 22e Compagnie du 288e
Régiment d’Infanterie - J’étais lieutenant de réserve. Fournier, mon camarade
de promotion, comme moi de la classe 1906, bien qu’étant affecté au 288e R.I.,
était depuis quelques jours, détaché à l’État-major de notre Division.
Le 20 septembre, en raison de la pénurie d’officiers, dans notre
malheureux régiment très éprouvé pendant les combats d’août et pendant la
Marne, Fournier était rappelé pour
prendre le commandement d’une compagnie du 288e.
Le 22 septembre, je suis chargé d’effectuer avec ma compagnie, une
reconnaissance dans le but de renseigner le commandement sur la situation des
Allemands au-delà de la Tranchée de Calonne. Je traverse facilement cette voie,
puis je tombe brusquement sur des éléments d’artillerie ennemie.
Mal engagé, les Allemands alertés, je me trouve bientôt, après avoir
perdu 12 hommes et un sous-officier, dans une situation assez difficile. Je
tente alors de faire connaître ma position à mon chef de Bataillon - Un de mes
hommes de liaison ayant réussi à passer, j’apprends qu’une compagnie m’était
envoyée en renfort.
Cette unité commandée par un officier d’active, le capitaine Boubée de
Gramont, compte en outre deux officiers de réserve : mon camarade le lieutenant
Fournier et le s/Lieutenant
Imbert, professeur au lycée d’Auch (qui voyait le feu pour la première
fois).
Dès notre jonction opérée, le capitaine de Gramont prenant le
commandement de tout le groupe, donne l’ordre de pousser en avant. Il connaît
parfaitement le secteur, ayant jadis, en temps de paix, fait de longs séjours à
la redoute de Belrupt.
A
peine le mouvement est-il amorcé que le capitaine de Gramont
tombe, tué d’une
balle au front. Le
s/Lieutenant Imbert est tué immédiatement derrière lui. Je reste seul officier
avec Fournier, chacun de nous ayant 20 hommes environ.
La situation devenait délicate - Il nous fallait rendre compte de notre
position - J’avais l’impression que nous étions pris dans une tenaille -
Fournier pensait comme moi.
« De quel côté faut-il pousser ? » Telle était la question
que nous nous posions. Fournier me dit : « Séparons-nous en deux groupes
et tentons notre chance, l’un de nous à droite, l’autre à gauche ; essayons de
mettre entre eux et nous la tranchée de Calonne, en rompant brusquement le
combat après avoir violemment attaqué. » J’étais d’accord.
« Vas-tu à droite ou à gauche ? » me dit Fournier. J’étais
bien entendu sans opinion à ce sujet. Fournier alors poursuit en me disant :
« J’attaque à gauche ». Puis s’adressant à ses hommes :
« Je vais voir moi-même, et jusqu’à nouvel ordre, que personne ne me
dépasse ; tout le monde derrière moi ! »
Je
n’ai plus entendu la voix de mon camarade. Il est tombé 50
mètres plus loin.
Quant
à moi, attaquant à droite comme convenu, pendant qu’il attaquait à gauche, je
prends pied sur la tranchée de Calonne avec des pertes légères et je
m’accroche.
La nuit tombant, nous revenons avec plusieurs patrouilles sur
l’emplacement de la bagarre, dans l’espoir de retrouver nos blessés.
Personnellement je ne trouve rien. Toutefois un de mes
patrouilleurs qui cherchait son frère, me dit : « J’ai vu le lieutenant
Fournier - Il est à 100 mètres d’ici, tué, sa tunique déboutonnée, il est
assis, adossé à un arbre. »
Au petit jour, je tente moi-même de nouvelles recherches, accompagné
par deux hommes dont celui qui avait vu. Hélas ! nous n’avons trouvé aucun
corps, ni Fournier, ni de Gramont, ni Imbert, ni aucun de nos tués ou blessés.
Et c’est seulement deux jours après, que nous avons retrouvé des
éléments français, au cours d’une contre-attaque exécutée par un régiment
d’active. Cette contre attaque fut
repoussée. Nous ne sommes jamais revenus sur le terrain où nos camarades étaient tombés.
Et voilà, cher monsieur Inglessi, tout ce que je sais sur la disparition
de
l’auteur du « Grand
Meaulnes », mon bon et vieux camarade Henri
Fournier.
En vous demandant bien amicalement, de croire à mes sentiments les
meilleurs.
Signature (illisible)
Marien
Paul Lieutenant de réserve
commandant en 1914 la 22e Cie du 288e
Régiment d’infanterie
Étaient jointes à cette lettre une carte postale de
juillet 1908, représentant les gradés de l’unité dont faisaient alors partie
Fournier et Marien, au camp de Bouconne, près de Toulouse, ainsi que la carte
d’État-Major Commercy Nord-ouest, où le lieutenant Marien a indiqué l’endroit
précis où est tombé le lieutenant Fournier, à la lisière du bois de Saint-Remy,
face à Dommartin-la-Montagne et portant cette mention manuscrite :
Le Lieutenant
de réserve Marien Paul commandant
la 22e Cie au 288e R.I certifie que le Lieutenant
Fournier du 288e R.I est tombé le 22 – 9 – 1914 sous les balles
allemandes à l’endroit marqué d’un point à la lisière du Bois de St
Remy, face à Dommartin la Montagne.
Signature
identique
ÉTATS DES SERVICES
DU CAPITAINE PAUL MARIEN
NOM MARIEN
Prénoms Paul Simon
Silvain
Né le 12
décembre 1886 à
PARIS
DÉSIGNATION GRADES DATES
DES DIFFÉRENTS CORPS, SUCCESSIVEMENT CORRESPONDANT
positions, écoles,
missions, etc. obtenus à
chacune des
où
l’officier a servi inscriptions
des col.1 et 2
(1)
(2) (3)
93e Régiment d’Infanterie S(olda)t
(de) 2e cl. 9.8.1907
d° S(olda)t
(de) 1e cl.
24 mai 1908
d° Cap(ora)l 1er
août 1908
Nommé S/Lieutenant de réserve par
décret
p(résidentie)l en date du 21 mars 1909
pour prendre rang du 1er avril
1909
Régiment d’Infanterie de Mirande S/Lieutenant
de réserve 1er
avril 1909
Arrivé au Corps le 1er avril 1909
comme S/Lieutenant de réserve
Régiment d’Infanterie de Mirande Lieutenant
de réserve 1er
mai 1913
Rappelé à l’activité par l’ordre
de
mobilisation générale du 2 août
1914
Régiment d’Infanterie de Mirande Lieutenant 3
août 1914
Désigné pour l’emploi de f(aisant) f(oncti)on
de capitaine trésorier, par
décision n° 709/3
en date du 6 novembre 1918, du G(énér)al Lieutenant f/fon
com(mandan)t la 17e Région de
cap. trésorier
6 nov. 1918
En congé illimité de démob(ilisati)on
(5e échelon) le
25.7.19 25.7.1919
Affecté au 154e R.I. par d(écisi)on m(inistérie)lle
du 28.2.21 (J.O. du 9.3.21)
Passé dans la territoriale par
D.M. du 5.10.21




